"J'ai fait remettre ta lettre de Mytilène à Aziyadé par la vieille Kadidja; elle l'a serrée dans sa robe, et n'a pas pu se la faire lire encore, parce qu'elle n'est pas sortie depuis ton départ.
"Le vieux Abeddin a soupçonné et tout deviné, car nous avions été sans prudence pendant les derniers jours. Il ne lui a pas fait de reproches, a dit Kadidja, et ne l'a pas chassée, parce qu'il l'aimait beaucoup. Seulement, il n'entre plus dans son appartement; il ne prend plus garde à elle et il ne lui parle plus. Les autres femmes aussi du harem l'ont abandonnée, excepté Fenzilé-hanum, qui est allée pour elle consulter le hodja (le sorcier).
"Elle est malade depuis ton départ; cependant le grand ekime (médecin) qui l'a vue a dit qu'elle n'avait rien et n'est pas revenu.
"C'est la vieille qui avait un jour arrêté le sang de sa main qui la soigne; elle est sa confidente et je crois qu'elle l'a dénoncée pour de l'argent.
"Aziyadé te fait dire qu'elle ne vit pas sans toi; qu'elle ne voit pas le moment de ton retour à Constantinople; qu'elle ne croit pas qu'elle puisse jamais voir tes yeux face à face et qu'il lui semble qu'il n'y a plus de soleil.
"Loti, les paroles que tu m'as dites, ne les oublie pas; les promesses que tu m'as faites, ne les oublie jamais! Dans ta pensée, crois-tu que je peux être heureux un seul moment sans toi à Constantinople? Je ne le puis pas, et, quand tu es parti, mon coeur s'est brisé de peine.
"On ne m'a pas encore appelé pour la guerre, à cause de mon père, qui est très vieux; cependant je pense qu'on m'appellera bientôt.
"Je te salue
"Ton frère,