Merci pour ce que vous me dites de la fraîcheur de mes sentiments. Pourtant je n'en crois rien. Ils ont trop servi, ou plutôt je m'en suis trop servi, pour qu'ils ne soient pas un peu défraîchis par l'usage que j'en ai fait. Je pourrais dire que ce sont des sentiments d'occasion, et, à ce propos, je vous rappellerai que souvent on trouve de très bonnes occasions. Je vous ferai également remarquer qu'il est des choses qui gagnent en solidité ce que l'usure peut leur avoir enlevé de brillant et de fraîcheur; comme exemple tiré du noble métier que nous exerçons tous deux, je vous citerai le vieux filin.
Il est donc bien entendu que je vous aime beaucoup. Il n'y a plus à revenir là-dessus. Une fois pour toutes, je vous déclare que vous êtes très bien doué, et qu'il serait fort malheureux que vous laissiez s'atrophier par l'acrobatie la meilleure partie de vous-même. Cela posé, je cesse de vous assommer de mon affection et de mon admiration, pour entrer dans quelques détails sur mon individu.
Je suis bien portant physiquement, et en traitement pour ce qui est du moral.—Mon traitement consiste à ne plus me tourner la cervelle à l'envers, et à mettre un régulateur à ma sensibilité. Tout est équilibre en ce monde, au-dedans de nous-même comme au-dehors. Si la sensibilité prend le dessus, c'est toujours aux dépens de la raison. Plus vous serez poète, moins vous serez géomètre, et, dans la vie, il faut un peu de géométrie, et, ce qui est pis encore, beaucoup d'arithmétique. Je crois, Dieu me pardonne, que je vous écris là quelque chose qui a presque le sens commun!
Tout à vous,
PLUMKETT.
XIX
Nuit du 27 juillet, Salonique.
À neuf heures, les uns après les autres, les officiers du bord rentrent dans leurs chambres; ils se retirent tous en me souhaitant bonne chance et bonne nuit: mon secret est devenu celui de tout le monde.
Et je regarde avec anxiété le ciel du côté du vieil Olympe, d'où partent trop souvent ces gros nuages cuivrés, indices d'orages et de pluie torrentielle.
Ce soir, de ce côté-là, tout est pur, et la montagne mythologique découpe nettement sa cime sur le ciel profond.
Je descends dans ma cabine, je m'habille et je remonte.