Je traversais hier au soir Stamboul à cheval, pour aller chez Izeddin-Ali. C'était la grande fête du Baïram, grande féerie orientale, dernier tableau du Ramazan: toutes les mosquées illuminées; les minarets étincelants jusqu'à leur extrême pointe; des versets du Koran en lettres lumineuses suspendus dans l'air; des milliers d'hommes criant à la fois, au bruit du canon, le nom vénéré d'Allah; une foule en habits de fête, promenant dans les rues des profusions de feux et de lanternes; des femmes voilées circulant par troupes, vêtues de soie, d'argent et d'or.

Après avoir couru, Izeddin-Ali et moi, tout Stamboul, à trois heures du matin nous terminions nos explorations par un souterrain de banlieue, où de jeunes garçons asiatiques, costumés en almées, exécutaient des danses lascives devant un public composé de tous les repris de la justice ottomane, saturnale d'une écoeurante nouveauté. Je demandai grâce pour la fin de ce spectacle, digne des beaux moments de Sodome, et nous rentrâmes au petit jour.

XVII

KARAGUEUZ

Les aventures et les méfaits du seigneur Karagueuz ont amusé un nombre incalculable de générations de Turcs, et rien ne fait présager que la faveur de ce personnage soit près de finir.

Karagueuz offre beaucoup d'analogies de caractère avec le vieux polichinelle français; après avoir battu tout le monde, y compris sa femme, il est battu lui-même par Chéytan,—le diable,—qui finalement l'emporte, à la grande joie des spectateurs.

Karagueuz est en carton ou en bois; il se présente au public sous forme de marionnette ou d'ombre chinoise; dans les deux cas, il est également drôle. Il trouve des intonations et des postures que Guignol n'avait pas soupçonnées; les caresses qu'il prodigue à madame Karagueuz sont d'un comique irrésistible.

Il arrive à Karagueuz d'interpeller les spectateurs et d'avoir ses démêlés avec le public. Il lui arrive aussi de se permettre des facéties tout à fait incongrues, et de faire devant tout le monde des choses qui scandaliseraient même un capucin. En Turquie, cela passe; la censure n'y trouve rien à dire, et on voit chaque soir les bons Turcs s'en aller, la lanterne à la main, conduire à Karagueuz des troupes de petits enfants. On offre à ces pleines salles de bébés un spectacle qui, en Angleterre, ferait rougir un corps de garde.

C'est là un trait curieux des moeurs orientales, et on serait tenté d'en déduire que les musulmans sont beaucoup plus dépravés que nous-mêmes, conclusion qui serait absolument fausse.

Les théâtres de Karagueuz s'ouvrent le premier jour du mois lunaire du
Ramazan et sont fort courus pendant trente jours.