À dater de cette soirée, je l'ai aimé sincèrement.
Chère petite Aziyadé! elle avait dépensé sa logique et ses larmes pour me retenir à Stamboul; l'instant prévu de mon départ passait comme un nuage noir sur son bonheur.
Et, quand elle eut tout épuisé:
—Benim djan senin, Loti. (Mon âme est à toi, Loti.) Tu es mon Dieu, mon frère, mon ami, mon amant; quand tu seras parti, ce sera fini d'Aziyadé; ses yeux seront fermés, Aziyadé sera morte.—Maintenant, fais ce que tu voudras, toi, tu sais!
Toi, tu sais, phrase intraduisible, qui veut dire à peu près ceci: "Moi, je ne suis qu'une pauvre petite qui ne peux pas te comprendre; je m'incline devant ta décision, et je l'adore."
Quand tu seras parti, je m'en irai au loin sur la montagne, et je chanterai pour toi ma chanson:
Chéytanlar , djinler,
Kaplanlar, duchmanlar,
Arslandar, etc…
(Les diables, les djinns, les tigres, les lions, les ennemis, passent loin de mon ami …) Et je m'en irai mourir de faim sur la montagne, en chantant ma chanson pour toi.
Suivait la chanson, chantée chaque soir d'une voix douce, chanson longue, monotone, composée sur un rythme étrange, avec les intervalles impossibles, et les finales tristes de l'Orient.
Quand j'aurai quitté Stamboul, quand je serai loin d'elle pour toujours, longtemps encore j'entendrai la nuit la chanson d'Aziyadé.