En vain chercherait-on dans tout l'islam un époux plus infortuné que le vieil Abeddin-Effendi. Toujours absent, ce vieillard, toujours en Asie; et quatre femmes dont la plus âgée a trente ans, quatre femmes qui, par extraordinaire, s'entendent comme des larrons habiles, et se gardent mutuellement le secret de leurs équipées.
Aziyadé elle-même n'est pas trop détestée, bien qu'elle soit de beaucoup la plus jeune et la plus jolie, et ses aînées ne la vendent pas.
Elle est leur égale d'ailleurs, une cérémonie dont la portée m'échappe, lui ayant donné, comme aux autres, le titre de dame et d'épouse.
XIV
Je disais à Aziyadé:
—Que fais-tu chez ton maître? À quoi passez-vous vos longues journées dans le harem?
—Moi? répondit-elle, je m'ennuie; je pense à toi, Loti; je regarde ton portrait; je touche tes cheveux, ou je m'amuse avec divers petits objets à toi, que j'emporte d'ici pour me faire société là-bas.
Posséder les cheveux et le portrait de quelqu'un était pour Aziyadé une chose tout à fait singulière, à laquelle elle n'eût jamais songé sans moi; c'était une chose contraire à ses idées musulmanes, une innovation de giaour, à laquelle elle trouvait un charme mêlé d'une certaine frayeur.
Il avait fallu qu'elle m'aimât bien pour me permettre de prendre de ses cheveux à elle; la pensée qu'elle pouvait subitement mourir, avant qu'ils fussent repoussés, et paraître dans un autre monde avec une grosse mèche coupée tout ras par un infidèle, cette pensée la faisait frémir.
—Mais, lui dis-je encore, avant mon arrivée en Turquie, que faisais-tu, Aziyadé?