Cette idée, qui est d'Aziyadé, se présente à mon esprit par instants sous des aspects étrangement admissibles.
Rester près d'elle, non plus à Stamboul, mais dans quelque village turc au bord de la mer; vivre, au soleil et au grand air, de la vie saine des hommes du peuple; vivre au jour le jour, sans créanciers et sans souci de l'avenir! Je suis plus fait pour cette vie que pour la mienne; j'ai horreur de tout travail qui n'est pas du corps et des muscles; horreur de toute science; haine de tous les devoirs conventionnels, de toutes les obligations sociales de nos pays d'Occident.
Être batelier en veste dorée, quelque part au sud de la Turquie, là où le ciel est toujours pur et le soleil toujours chaud …
Ce serait possible, après tout, et je serais là moins malheureux qu'ailleurs.
—Je te jure, Aziyadé, dis-je, que je laisserais tout sans regret, ma position, mon nom et mon pays. Mes amis … je n'en ai pas et je m'en moque! Mais, vois-tu, j'ai une vieille mère.
Aziyadé ne dit plus rien pour me retenir, bien qu'elle ait compris peut-être que cela ne serait pas tout à fait impossible; mais elle sent par intuition ce que cela doit être qu'une vieille mère, elle, la pauvre petite qui n'en a jamais eu; et les idées qu'elle a sur la générosité et le sacrifice ont plus de prix chez elle que chez d'autres, parce qu'elles lui sont venues toutes seules, et que personne ne s'est inquiété de les lui donner.
XXIII
DE PLUMKETT A LOTI
Liverpool, 1876.
Mon cher Loti,