Stamboul avait un aspect inaccoutumé; les hodjas dans tous les minarets chantaient des prières inconnues sur des airs étranges; ces voix aiguës, parties de si haut, à une heure insolite de la nuit inquiétaient l'imagination; et les musulmans, groupés sur leurs portes, semblaient regarder tous quelque point effrayant du ciel.

Achmet suivit leurs regards, et me saisit la main avec terreur: la lune que tout à l'heure nous avions vue si brillante sur le dôme de Sainte-Sophie, s'était éteinte là-haut dans l'immensité; ce n'était plus qu'une tache rouge, terne et sanglante.

Il n'est rien de si saisissant que les signes du ciel, et ma première impression, plus rapide que l'éclair, fut aussi une impression de frayeur. Je n'avais point prévu cet événement, ayant depuis longtemps négligé de consulter le calendrier.

Achmet m'explique combien c'est là un cas grave et sinistre: d'après la croyance turque, la lune est en ce moment aux prises avec un dragon qui la dévore. On peut la délivrer cependant, en intercédant auprès d'Allah, et en tirant à balle sur le monstre.

On récite en effet, dans toutes les mosquées, des prières de circonstance, et la fusillade commence à Stamboul. De toutes les fenêtres, de tous les toits, on tire des coups de fusil à la lune, dans le but d'obtenir une heureuse solution de l'effrayant phénomène.

Nous prenons un caïque au Phanar pour rejoindre notre logis; on nous arrête en route. À mi-chemin de la Corne d'or, le canot des Zaptiés nous barre le passage: une nuit d'éclipse, se promener en caïque est interdit.

Nous ne pouvons cependant pas coucher dans la rue. Nous parlementons, nous discutons, le prenant de très haut avec MM. les Zaptiés, et, une fois encore, en payant d'audace nous nous tirons d'affaire.

Nous arrivons à la case, où Aziyadé nous attend dans la consternation et la terreur.

Les chiens hurlent à la lune d'une façon lamentable, qui complique encore la situation.

D'un air mystique, Achmet et Aziyadé m'apprennent que ces chiens hurlent ainsi pour demander à Allah un certain pain mystérieux qui leur est dispensé dans certaines circonstances solennelles,—et que les hommes ne peuvent voir.