Vous ne vous plaindrez pas de moi, mon cher William: je vous ai écrit longuement. Je ne crois nullement à votre affection, pas plus qu'à celle de personne; mais vous êtes, parmi les gens que j'ai rencontrés deçà et delà dans le monde, un de ceux avec lesquels je puis trouver du plaisir à vivre et à échanger mes impressions. S'il y a dans ma lettre quelque peu d'épanchement, il ne faut pas m'en vouloir: j'avais bu du vin de Chypre.

À présent c'est passé; je suis monté sur le pont respirer l'air vif du soir, et Salonique faisait piètre mine; ses minarets avaient l'air d'un tas de vieilles bougies, posées sur une ville sale et noire où fleurissent les vices de Sodome. Quand l'air humide me saisit comme une douche glacée, et que la nature prend ses airs ternes et piteux, je retombe sur moi-même; je ne retrouve plus au-dedans de moi que le vide écoeurant et l'immense ennui de vivre.

Je pense aller bientôt à Jérusalem, où je tâcherai de ressaisir quelques bribes de foi. Pour l'instant, mes croyances religieuses et philosophiques, mes principes de morale, mes théories sociales, etc., sont représentés par cette grande personnalité: le gendarme.

Je vous reviendrai sans doute en automne dans le Yorkshire. En attendant, je vous serre les mains et je suis votre dévoué.

LOTI.

XI

Ce fut une des époques troublées de mon existence que ces derniers jours de mai 1876.

Longtemps j'étais resté anéanti, le coeur vide, inerte, à force d'avoir souffert; mais cet état transitoire avait passé, et la force de la jeunesse amenait le réveil. Je m'éveillais seul dans la vie; mes dernières croyances s'en étaient allées, et aucun frein ne me retenait plus.

Quelque chose comme de l'amour naissait sur ces ruines, et l'Orient jetait son grand charme sur ce réveil de moi-même, qui se traduisait par le trouble des sens.

XII