J'ai été amoureux de la Vénus de Milo et d'une nymphe du Corrège. Ce n'étaient certes pas les charmes de leur conversation et la soif d'échange intellectuel qui m'attiraient vers elles; non, c'était l'affinité physique, le seul amour connu des anciens, l'amour qui faisait des artistes. Aujourd'hui, tout est devenu tellement compliqué, que l'on ne sait plus où donner de la tête; les neuf dixièmes des gens ne comprennent plus rien à quoi que ce soit.

Tout cela posé, passons à votre définition à vous, Loti. Il y a affinité entre tous les ordres de choses et vous. Vous êtes une nature très avide de jouissances artistiques et intellectuelles, et vous ne pouvez être heureux qu'au milieu de tout ce qui peut satisfaire vos besoins sympathiques, qui sont immenses. Hors de ces émotions, il n'y a pas de bonheur pour vous. Hors du milieu qui peut vous les procurer, ces émotions, vous serez toujours un pauvre exilé.

Celui qui est apte à ressentir ces émotions d'un ordre supérieur, pour lesquelles la grande masse des individus n'a pas de sens, sera fort peu impressionné par tout ce qui sera en dessous de ses désirs. Qu'est-ce donc que l'attrait d'un bon dîner, d'une partie de chasse, d'une jolie fille pour celui qui a versé des larmes de ravissement en lisant les poètes, qui s'est délicieusement abandonné au courant d'une suave mélodie, qui s'est plongé dans cette rêverie qui n'est pas la pensée, qui est plus que la sensation, et qu'aucun mot n'exprime?

Qu'est-ce donc que le plaisir de voir passer des figures vulgaires sur lesquelles sont peintes toutes les nuances de la sottise, des corps mal proportionnés, emprisonnés dans des culottes ou des habits noirs, tout cela grouillant sur des pavés boueux, autour de murailles sales, de boîtes à fenêtre et de boutiques?

Votre imagination se resserre et la pensée se fige dans votre cerveau …

Quelle impression causera sur vous la conversation de ceux qui vous entourent, s'il n'y a pas harmonie entre vos pensées et celles qu'ils expriment?

Si votre pensée s'élance dans l'espace et dans le temps; si elle embrasse l'infinie simultanéité des faits qui se passent sur toute la surface de la terre, qui n'est qu'une planète tournant autour du soleil, —qui n'est lui-même qu'un centre particulier au milieu de l'espace; si vous songez que cet infini simultané n'est qu'un instant de l'éternité, qui est un autre infini, que tout cela vous apparaît différemment, suivant le point de vue où vous vous placez, et qu'il y en a une infinité de points de vue; si vous songez que la raison de tout cela, l'essence de toutes ces choses vous est inconnue, et si vous agitez dans votre esprit ces éternels problèmes, qu'est-ce que tout cela? que suis-je moi-même au milieu de cet infini?

Vous aurez bien des chances pour ne pas être en communion intellectuelle avec ceux qui vous entourent.

Leur conversation ne vous touchera guère plus que celle d'une araignée qui vous raconterait qu'un plumeau dévastateur lui a détruit une partie de sa toile; ou que celle d'un crapaud qui vous annoncerait qu'il vient d'hériter d'un gros tas de plâtras dans lequel il pourra gîter tout à l'aise. (Un monsieur me disait aujourd'hui qu'il avait fait de mauvaises récoltes, et qu'il avait hérité d'une maison de campagne.)

Vous avez été amoureux, vous l'êtes peut-être encore; vous avez senti qu'il existait un genre de vie tout spécial, un état particulier de votre être à la faveur duquel tout prenait pour vous des aspects entièrement nouveaux.