La conclusion de ce long galimatias peu intelligible, la voici: je vous porte un très vif intérêt, moins peut-être à cause de ce que vous êtes, que pour ce que je sens que vous pourriez devenir.
Pourquoi avez-vous pris comme dérivatif à votre douleur la culture des muscles, qui tuera en vous ce qui seul peut vous sauver? Vous êtes clown, acrobate et bon tireur; il eût mieux valu être un grand artiste, mon cher Loti.
Je voudrais d'ailleurs vous pénétrer de cette idée en laquelle j'ai foi : il n'y a pas de douleur morale qui n'ait son remède. C'est à notre raison de le trouver et de l'appliquer suivant la nature du mal et le tempérament du sujet.
Le désespoir est un état complètement anormal; c'est une maladie aussi guérissable que beaucoup d'autres; son remède naturel est le temps. Si malheureux que vous soyez, faites en sorte d'avoir toujours un petit coin de vous-même que vous ne laissiez pas envahir par le mal: ce petit coin sera votre boîte à médicaments.—Amen!
PLUMKETT.
Parlez-moi de Stamboul, du Bosphore, des pachas à trois queues, etc. Je baise les mains de vos odalisques et suis votre affectionné.
PLUMKETT.
XLI
LOTI A PLUMKETT
Vous avais-je dit, mon cher ami, que j'étais malheureux? Je ne le crois pas, et assurément, si je vous ai dit cela, j'ai dû me tromper. Je rentrais ce soir chez moi en me disant, au contraire, que j'étais un des heureux de ce monde, et que ce monde aussi était bien beau. Je rentrais à cheval par une belle après-midi de janvier; le soleil couchant dorait les cyprès noirs, les vieilles murailles crénelées de Stamboul, et le toit de ma case ignorée, où Aziyadé m'attendait.