Minuit, après une fraîche soirée de fin septembre où déjà un peu d'automne s'annonce. Du silence partout. Dans ma maison familiale paisiblement endormie, je reste seul éveillé, l'esprit en grand trouble d'anxiété et d'attente. Depuis tantôt deux heures, je me suis retiré chez moi, disant que j'allais sagement me coucher, en prévision de mon départ matinal de demain. Mais le sommeil ne vient pas. Enfermé dans mon logis particulier, errant sans but d'une pièce dans une autre, je reste indéfiniment songeur, comme à la veille de mes grands départs de marin pour des campagnes longues et lointaines, et, en dedans de moi-même, je passe une lente revue sinistre de temps accomplis, de choses à jamais finies, de visages morts.
Cette fois pourtant, je ne pars que pour un mois et je ne vais pas plus loin que Constantinople, mais le voyage sera sombre...
Il faut bien qu'il se soit joué là-bas un acte inoubliable de cette féerie noire qui a été ma vie, pour que je m'inquiète ainsi de la pensée d'y retourner; pour que tout ce qui en vient, un mot tartare qui me repasse en tête, une arme d'Orient, une étoffe turque, un parfum, aussitôt me plonge dans une rêverie d'exilé où réapparaît Stamboul! Et ce n'est pas par simple fantaisie d'art non plus, qu'ici mon appartement est pareil à celui de quelque émir d'autrefois, ressemble à une demeure orientale qui, par sortilège, se serait incrustée au milieu de ma chère maison héréditaire, avec ses arceaux dentelés, ses broderies d'ors archaïques et ses chaux blanches. Un charme dont je ne me déprendrai jamais m'a été jeté par l'Islam, au temps où j'habitais la rive du Bosphore, et je subis de mille manières ce charme-là, même dans les choses, dans les dessins, dans les couleurs, jusque dans ces vieilles fleurs de rêve qui sont ici naïvement peintes sur les faïences de mes murs. Et surtout il m'attire, ce charme triste, il m'attire vers là-bas où je serai demain.
C'est donc vrai que je vais revoir Stamboul... C'est bien réel et prochain, ce pèlerinage auquel, depuis dix ans, je rêve...
Depuis dix ans que les hasards de mon métier de mer me promènent à tous les bouts du monde, jamais je n'ai pu revenir là, jamais; on dirait qu'un sort, un châtiment sans merci m'en ait constamment éloigné. Jamais je n'ai pu tenir le solennel serment de retour qu'en partant j'avais fait à une petite fille circassienne, abîmée dans le suprême désespoir.
Et je ne sais plus rien d'elle, qui fut la bien-aimée à qui je croyais m'être donné jusqu'à l'âme, pour le temps et pour les au delà infinis.
Mais, depuis que je l'ai quittée, constamment je suis poursuivi en sommeil par cette vision, toujours la même: mon navire fait à Stamboul une relâche inattendue, rapide, furtive; ce Stamboul revu en songe est étrange, agrandi, déformé, sinistre; en hâte, je descends à terre, avec la fièvre d'arriver jusqu'à elle, et mille choses m'en empêchent, et mon anxiété va croissant à mesure que passe l'heure; puis tout de suite vient le moment de l'appareillage, et alors, de partir sans l'avoir revue et sans avoir seulement rien retrouvé de sa trace égarée, j'éprouve tant d'angoisse que je me réveille...
Pour le relire, pendant cette soirée d'attente, je vais chercher avec crainte un livre qu'autrefois j'ai publié, par besoin déjà de chanter mon mal, de le crier bien fort aux passants quelconques du chemin, et que, depuis le jour où il a paru, je n'ai plus jamais osé ouvrir. Pauvre petit livre, très gauchement composé, je pense, mais où j'avais mis toute mon âme d'alors, mon âme en déroute et prise des premiers vertiges mortels, ne pensant pas du reste que je continuerais d'écrire et qu'on saurait plus tard qui était l'auteur anonyme d'Aziyadé. (Aziyadé, un nom de femme turque inventé par moi pour remplacer le véritable qui était plus joli et plus doux, mais que je ne voulais pas dire.)
Avec recueillement, comme si je regardais dans une tombe en soulevant la dalle funéraire, je commence à tourner ces pages oubliées, étonnantes pour moi-même qui les ai jadis écrites.