Et je m'en vais, remettant mon cheval au pas, prenant je ne sais quelle route au hasard, dans la nuit noire.
Ce monceau de ruines... non, je n'avais pas prévu cela; cette destruction dépasse un peu la mesure de ce que j'attendais. Je ne croyais pourtant pas tenir beaucoup à ce quartier sombre; mais je m'étais figuré, sans doute parce qu'il avait déjà des siècles, qu'il durerait encore, au moins aussi longtemps que moi, et voici que maintenant j'ai un surcroît de détresse à me dire que jamais, jamais plus, je ne pourrai venir errer dans cette rue qui était la sienne, sous les hauts balcons grillés de cette maison où elle avait passé la moitié de sa vie.
En m'en allant, je ne regarde plus rien, et je souffre, tout au fond de moi-même, d'une sorte de désespérance morne et absolue, sans compensation, sans charme, simplement douloureuse. Le souvenir d'elle, le regret qui vient d'elle, et le remords lourd, sont sur moi comme un oppressant manteau de deuil; en ce moment rien ne m'en distrait plus. Et puis, il y a cette désolante question qui se pose, avec une netteté glaciale: à quoi bon ce que je vais faire demain? quel leurre d'enfant que cette visite à sa tombe; est-ce que quelque chose d'elle saura seulement que je suis revenu, aura un peu conscience du baiser que je donnerai à la terre, au-dessus du débris qui fut son corps? Oh! l'amer et irrémédiable chagrin, de ne plus pouvoir jamais, jamais échanger avec elle une seule pensée! Pauvre petite Aziyadé, tant de choses que je n'ai jamais su lui dire, et qui me brûlent maintenant, et que je lui dirais là, si on pouvait me la rendre seulement pour quelques minutes, pour un entretien suprême: lui dire que je l'ai aimée bien plus tendrement encore qu'elle ne le croyait et que je ne le croyais moi-même; lui dire que jamais ne s'éteindra le regret de l'avoir perdue; lui demander pardon de vivre, et d'être encore jeune, et d'aimer encore; lui dire tout cela, et puis la laisser se rendormir dans la terre, après l'adieu plein d'amour! Mais non, il faudra en rester pour l'éternité sur un malentendu affreusement cruel; bientôt viendra mon heure de mourir aussi, rendant plus irréparable ce malentendu-là, et plus définitif encore ce silence entre nous, parce que toutes ces choses, qui n'avaient pu lui être dites, mais qui vivaient au fond de moi-même, seront mortes avec moi. Et le temps continuera de fuir, et nos deux noms s'oublieront—séparément...
M'en allant, toujours au hasard, dans le dédale des rues et dans l'épaisse nuit, je finis par revenir tout au centre de cette ville immuable, dans certain quartier très saint avoisinant la mosquée de Sultan-Sélim: des tombes, des cyprès, des kiosques funéraires où veillent des petites lampes qui éclairent des catafalques. Et voici une rue, unique en son genre et exquise, très droite et cependant d'un aspect arabe, toute blanche de chaux et bordée régulièrement par des séries de porches en ogive; ses maisons centenaires ne sont que des rez-de-chaussée très bas, laissant voir, de droite et de gauche, des étendues de ciel; on est là sur la hauteur centrale de Stamboul, dominant tout alentour. Seuls, les dômes superposés de la mosquée voisine montent dans l'obscurité bleuâtre de l'air, pâles comme des neiges, indécis comme ces cercles qui se font autour de la lune. La rue s'en va, longue file d'arcades tristes, se perdre dans de l'ombre confuse; mais, un peu loin là-bas, une porte encore ouverte laisse traîner une lueur sur les pavés blancs... Oh! c'est précisément le vieux petit café où j'avais coutume de m'arrêter avec Achmet, aux heures un peu avancées du soir, quand nous traversions à pied le grand Stamboul. Comment se peut-il qu'il soit resté ouvert aussi tard? On dirait que c'est pour moi, qu'il m'attend et qu'il m'appelle. Je vais descendre de cheval un instant pour m'y asseoir, dehors, sous les arcades, à la fraîcheur nocturne.
Tout ici est demeuré intact; les vieilles peintures, les vieilles images de la Mecque accrochées aux murailles, je les reconnais. En face, au milieu de la rue, il y a toujours l'antique fontaine de marbre, couverte au sommet de quelque chose qui ressemble à une chevelure noire, et que je sais être une touffe de fougères. Et sans doute, cet escabeau, que le cafetier vient de m'apporter, a dû me servir déjà plus d'une fois.
Jadis, je me rappelle bien, quand on était assis là, on voyait de loin en loin passer quelques pieux derviches qui se rendaient à la mosquée.—Et ce soir, juste au moment où j'y songe, un groupe de ces derviches apparaît. Ils cheminent lentement et ils se retournent pour regarder ce personnage, attardé à cette heure insolite, devant ce café qui est seul ouvert le long de l'avenue déserte aux lointains perdus dans le noir.
Jadis, je me rappelle aussi, il y avait un musicien, un vieillard, qui, toute la soirée, dans le fond de la petite salle étrange, jouait sur un violon des airs d'Orient tristes à déchirer l'âme.—Et ce soir, tout à coup, derrière moi, cette même musique commence à gémir. Oh! alors, c'est une évocation telle, que je sens, cette fois, passer plus profondément que jamais, passer dans les moelles vives, le frisson de réveil et d'angoisse... Ainsi, je suis encore là, moi, assis tranquille à cette place coutumière; autour de moi, dans Stamboul, les choses sont demeurées les mêmes, et notre petit logis adoré d'Eyoub n'existe plus, et sa maison à elle est tombée en cendres, et Achmet est mort, et depuis sept ans elle est couchée dans la terre, et tout est fauché, balayé, fini pour l'éternité... Cette phrase de la sœur d'Achmet me revient tout à coup plus terrible, comme si ce violon me la chantait derrière moi, sur les notes inconnues des inouïes tristesses: «C'était à la fin du printemps... On l'a emportée le soir...»
On l'a emportée le soir... Je vois maintenant ce crépuscule de mai ou de juin, bien calme, bien limpide, comme par insouciante ironie, éclairant en rose la maison sombre; et puis la porte s'ouvrant sans bruit pour laisser passer des porteurs chargés d'une chose lourde... Oh! ce corps qui s'en allait ainsi, et qui était le sien!... Non, jamais jusqu'ici je n'avais éprouvé pour elle rien de comparable à ma souffrance d'à présent...
D'ailleurs il semble que, depuis le commencement de mon pèlerinage à Constantinople, malgré les difficultés semées comme à plaisir sur ma route, malgré les changements, les destructions, les morts—et malgré ces intermittences d'oubli qui me confondent—il semble que je me rapproche toujours de plus en plus du cher petit fantôme poursuivi, et que nos âmes soient près de se rejoindre...