Les nuées grises se traînent toujours avec des franges plus sombres qui, en passant, jettent de la pluie sur la morne campagne et sur la muraille immense...

Maintenant l'image d'Aziyadé est devant moi presque vivante,—ramenée sans doute par le voisinage de ces débris, au-dessus desquels a dû rester, flottant, quelque chose comme une essence d'elle-même... Oh! mais vivante tout à coup, si vivante que jamais je ne l'avais retrouvée ainsi depuis le soir de la séparation. Je revois, comme jamais, son sourire, son regard profond sur le mien, son regard des derniers jours; j'entends sa voix, ses petites intonations familières, confiantes et enfantines; je retrouve toutes ces intimes et insaisissables petites choses d'elle que j'ai adorées avec une infinie tendresse. Alors rien d'autre n'existe plus, ni le grand décor, ni les ambiances étranges; il n'y a plus rien qu'elle-même,—et toutes mes impressions changeantes s'amollissent, se fondent en quelque chose d'absolument doux,—et je pleure à chaudes larmes, comme j'avais désiré pleurer...


De cet instant, j'ai l'illusion délicieuse qu'elle sait que je suis revenu là et qu'elle a tout compris... La notion m'est venue, furtive, inexplicable, mais ressentie, d'une âme persistante et présente. Alors, l'amertume et le remords qui s'attachaient à son souvenir ont sans doute disparu pour jamais.

Et je me relève apaisé, avec une tristesse différente. Tout à coup même sa destinée à elle me paraît moins sombre: elle s'en est allée, elle, en pleine jeunesse, n'ayant eu que ce seul rêve d'amour,—et le baiser que je suis venu donner à sa tombe, personne sans doute n'en viendra donner un semblable à la mienne.


Au pied de la borne de marbre, parmi les petites plantes qui sont là, je choisis une des plus fraîches que j'emporte avec moi; puis, encore, j'embrasse son nom, écrit en relief de marbre et recouvert d'or éteint,—et je remonte à cheval, me retournant de loin, pour la revoir, au milieu de sa solitude où fuit à perte de vue la haute muraille de Stamboul...


VII

Le soir, accoudé à l'arrière du paquebot qui m'emporte, je regarde, comme il y a dix ans, s'éloigner Constantinople. Puis le crépuscule tombe, comme un grand voile jeté sur tout, et, à la sortie du Bosphore, dans la mer Noire, la nuit nous prend tout à fait.