Par groupes, marchant sans bruit, avec un excessif respect, les pèlerins, les pèlerines, remontent des parties lointaines et obscures des sanctuaires; en se retournant plusieurs fois, avec des saluts, des signes de croix, ils s'en vont lentement comme à regret,—et, avant de se décider à franchir les portes, reviennent sur leurs pas, comme n'ayant point encore assez salué, assez remercié le ciel et le Sauveur; se prosternent au hasard pour baiser quelque chose de plus dans ce saint lieu, une dalle, le marbre d'un autel ou la base d'un pilier...

Sous le nuage d'encens, qui se tient immobile à mi-hauteur des colonnes superbes, couve une sinistre odeur humaine: odeur de misère, de pourriture, de cadavre, dont ces voûtes sont constamment remplies et qui, à l'époque des grands pèlerinages, devient lourde comme celle des champs de bataille au lendemain des déroutes. Elle est pour nous redire notre néant, cette odeur souillant cette magnificence, pour nous rappeler les immondices dont notre chair est pétrie; elle est évocatrice des plus sombres pensées de mort...

Ce soir, d'ailleurs, aucune lueur un peu douce ne descend dans le noir de ma détresse infinie; je ne sais plus voir ici que l'entassement séculaire des traditions byzantines et puis romaines; rien ne s'éveille en moi qu'une immense pitié pour ces simples et ces confiants, pour ces vieux, pour ces vieilles presque sans lendemain qui, tout le jour, sont venus prier, pleurer, espérer—et qui déjà traînent avec eux la fétidité des cimetières...

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Avant-hier, ont pris fin les fêtes musulmanes du Baïram et le mince croissant du nouveau mois lunaire commence presque à éclairer les nuits.

Sitôt l'obscurité venue sur Jérusalem, pèlerins et touristes restent enfermés dans les couvents ou les hôtels, et la ville alors se retrouve plus elle-même, aux lueurs de ses antiques petites lanternes.

Il y a, en dehors des murs, une sorte de chemin de ronde que, chaque soir, je suis dans l'obscurité, jusqu'à la vallée de Josaphat où il descend se perdre; il contourne le mont Sion, en longeant, à travers une absolue et funèbre solitude, les hauts remparts crénelés, depuis la porte de Jaffa jusqu'à celle des Moghrabis; puis, en un point où les murailles se brisent à angle vif pour remonter vers le nord, il semble se dérober, tomber, plonger dans le noir—et on a devant soi le gouffre d'ombre où tant de milliers de morts attendent... attendent que l'heure de joie et d'épouvante sonne au bruit éclatant de la dernière trompette...

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Là, je m'arrête et je rebrousse chemin, remettant de continuer ma route aux très prochains soirs où le croissant aura pris plus de force et où l'on y verra assez dans la sombre vallée pour y descendre.

Si, en plein jour, toute cette partie de Jérusalem est déjà lugubre, elle devient presque un lieu de religieux effroi la nuit, quand on s'y promène seul, et on y sent planer toute l'horreur de ce grand nom légendaire: la vallée de Josaphat!...