Le chemin de ronde, en s'élevant sur la colline, passe, à un moment donné, au-dessus du sanctuaire; alors la vue plonge entre les murs sacrés, sur les trois minarets qui indiquent l'emplacement des trois patriarches; le minaret du milieu, qui, paraît-il, surmonte le tombeau d'Abraham, est informe comme un rocher, sous les couches de chaux amoncelées, et se termine par un gigantesque croissant de bronze.
C'est ici le «champ qui regarde Manbré»; la silhouette, à peu près immuable, des collines d'en face devait être telle, le jour où Abraham acheta à Éphron, fils de Séor, ce lieu de sépulture. La scène de ce marché (Genèse, XXIII, 16) et l'ensevelissement du patriarche (Genèse, XXV, 9), on peut presque reconstituer tout cela d'après ce qui se passe de nos jours entre les pasteurs simples et graves des campagnes d'ici; Abraham devait ressembler beaucoup aux chefs de la vallée de Beït-Djibrin ou des plaines de Gaza. En ce moment, tout l'antérieur effroyable des durées s'évanouit comme une vapeur; nous sentons, derrière nous, remonter de l'abîme, les temps bibliques, à la lueur du jour finissant...
«Ensevelissez-moi avec mes pères dans la caverne double qui est au champ d'Éphron, Héthéen—prie Jacob, mourant sur la terre d'Égypte—c'est là qu'Abraham a été enseveli avec Sara, sa femme. C'est là aussi où Isaac a été enseveli avec Rébecca, sa femme, et où Lia est aussi ensevelie.» (Genèse, XLIX, 29, 31.)
Et ceci est unique, sans doute, dans les annales des morts: cette sépulture, primitivement si simple, qui les a réunis tous, n'a cessé, à aucune époque de l'histoire, d'être vénérée,—quand les plus somptueux tombeaux de l'Égypte et de la Grèce sont depuis longtemps profanés et vides. Vraisemblablement même, les patriarches continueront de dormir en paix durant bien des siècles à venir, respectés par des millions de chrétiens, de musulmans et de juifs.
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Le crépuscule éclaire encore, quand nous regagnons nos tentes au bord de la route. Alors défile devant nous tout ce qui rentre des champs pour la nuit: laboureurs, marchant nobles et beaux dans leurs draperies archaïques; bergers, montés bizarrement sur l'extrême-arrière de leurs tout petits ânes; bêtes de somme et troupeaux de toute sorte, où dominent les chèvres noires, aux longues oreilles presque traînantes dans la poussière.
En face de nous, de l'autre côté du chemin, coule une fontaine sans doute très sainte, car une foule d'hommes et de petits enfants y viennent, avec de longues prosternations, faire leur prière du soir.
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Nuit bruyante comme à Gaza; aboiements des chiens errants; tintements des grelots de nos mules; hennissements de nos chevaux, attachés à des oliviers tout près de nos tentes;—et, du haut des mosquées, chants lointains et doux, que des muézins inspirés laissent tomber sur la terre...