Et, Dieu merci, on les sauvera presque tous[1]! Dès qu'ils seront transportables, on les emmènera loin de cette géhenne du front, où les obus du Kaiser s'acharnent volontiers sur les mourants; on les couchera mieux, dans des ambulances tranquilles, où ils souffriront encore beaucoup certes, pendant huit jours, quinze jours, un mois, mais d'où ils ne tarderont pas trop à repartir, mieux avertis, plus prudents, et pressés de retourner se battre. On peut dire que le coup de l'asphyxie a manqué, comme celui des grandes ruées sauvages; il n'a pas donné ce que la tête de Gorgone en avait attendu. Et cependant, avec quels habiles calculs, ce coup-là, chaque fois, a été tenté, toujours aux moments les plus propices! On sait que les Allemands, maîtres en espionnage et sans cesse informés de tout, ne manquent jamais de choisir, pour leurs attaques, quelles qu'elles soient, les jours de «relève», les heures où de nouveaux venus, devant eux, sont encore dans le désarroi de l'arrivée. Le soir donc où s'est accompli ce dernier forfait, six cents de nos hommes prenaient tout juste leur poste avancé, après une longue et fatigante marche; tout à coup, au milieu d'une salve d'obus qui les surprenait dans leur premier sommeil, ils ont distingué, çà et là, des petits sifflements discrets, comme poussés par de sournoises sirènes à vapeur,—et c'était le gaz de mort qui fusait autour d'eux, épandant ses épaisses, ses lugubres nuées grises. En même temps, leurs fanaux, tout de suite, ne jetaient plus dans ce brouillard que de petites lueurs troubles. Affolés alors, suffoquant déjà, ils songèrent trop tard à ces masques qu'on leur avait donnés et auxquels du reste ils ne croyaient guère; c'est trop gauchement qu'ils s'en couvrirent; quelques-uns même, par un irrésistible instinct de conservation, devant la brûlure des bronches, cédèrent à l'envie de courir, et ceux-là furent les plus terriblement atteints, à cause de l'excès de chlore inhalé, dans les grandes aspirations de la course. Mais une autre fois ils ne s'y prendront plus, ni eux ni personne des nôtres; masqués bien hermétiquement, ils se rangeront immobiles autour des bûchers préparés d'avance, dont les flammes soudaines neutralisent les poisons de l'air,—et ce ne sera presque rien, qu'une heure de malaise, pénible à passer mais presque toujours sans suite mortelle. Il est vrai, dans les antres maudits que sont leurs laboratoires, les intellectuels de l'Allemagne, convaincus maintenant que les Neutres accepteront tout, s'évertuent à nous chercher d'autres poisons pires encore; mais jusqu'à ce qu'ils les aient trouvés, la tête de Gorgone aura manqué là son coup, comme elle en a manqué tant d'autres, c'est incontestable. Nous, hélas! nous n'avons pas encore su découvrir un moyen de leur rendre assez cruellement la pareille; pour nous défendre, nous n'avons donc que le masque protecteur, qui se perfectionne, il est vrai, chaque jour;—et après tout, aux yeux des Neutres, s'ils ont encore des yeux pour voir, c'est peut-être plus digne de n'employer que cela. Toutefois, combien notre cas serait différent si nous en venions à les asphyxier aussi, eux les pillards et les assassins, les agresseurs entrés par effraction, et qui, en désespoir d'enfoncer nos lignes, tentent de nous enfumer ignoblement chez nous, dans notre cher pays de France, comme on enfumerait des lapins dans leurs terriers, des rats dans leurs trous. Les langues humaines n'avaient pas prévu ces transcendantes ignominies, dont seraient écœurés les derniers des cannibales, aussi n'ont-elles pas de mot pour les nommer… Nos pauvres asphyxiés, haletants sur leurs petits lits, combien j'aurais voulu les montrer à tous, à leurs pères, à leurs fils, à leurs frères, pour porter au paroxysme les indignations sacrées et les soifs de vengeance; oui, les montrer partout et faire entendre leurs râles, même aux si impassibles Neutres, pour convaincre d'inintelligence ou de crime tant d'obstinés Pacifistes, pour semer partout l'alarme contre la Grande Barbarie, en éruption sur l'Europe!…

[1] Sur six cents asphyxiés de cette nuit-là, plus de cinq cents sont hors de danger.

XX
LE JOUR DES MORTS AUX ARMÉES DU FRONT

2 novembre 1915.

Les tombes de nos soldats, voici deux ou trois jours que leur grande fête a commencé, tout le long du front de bataille. N'importe où elles soient, groupées autour des églises dans les cimetières communs des villages, ou bien alignées militairement dans les petits cimetières spéciaux qu'on leur a consacrés, ou bien même isolées au bord d'un chemin, au coin d'un bois, solitaires et perdues au milieu des champs, partout, du plus loin qu'on les aperçoit, sous le ciel sombre de ces jours et sur les fonds en grisailles de la campagne, elles attirent les regards par l'éclat tout frais de leurs parures. Chacune a pour le moins quatre beaux drapeaux tricolores, aux hampes plantées en terre, deux drapeaux à la tête, deux drapeaux aux pieds, et tant de couronnes enrubannées, tant de fleurs! Ce sont les officiers et les camarades de nos morts qui se sont cotisés pour leur donner tout cela et qui, à grand'peine parfois, l'ont fait venir des villes proches, et puis l'ont si pieusement disposé, même pour les plus inconnus et pour les quelques pauvres anonymes…

Ici, dans ce village que le hasard m'a fait habiter en passant, le cimetière s'étage, forme amphithéâtre au flanc d'une colline, et le coin des soldats est en haut, visible de tous les environs. Ils sont là une quinzaine, ayant chacun ses quatre drapeaux, ce qui fait soixante drapeaux. Et l'âpre vent d'automne agite sans cesse, presque gaiement, toutes ces frêles étoffes, les fait jouer, les entremêle, en augmente l'éclat; du reste il n'y a pas trois autres couleurs qui, par leur assemblage, s'avivent aussi joyeusement que nos trois chères couleurs françaises. Et ces tombes ont aussi tant et tant de fleurs, des dahlias, des chrysanthèmes, des roses, qu'on les dirait recouvertes d'un seul et même tapis somptueusement chamarré. En ces jours, le cimetière entier est pourtant très fleuri, mais il a l'air terne et incolore, auprès du coin de nos soldats. Ce coin privilégié, c'est lui que l'on voit d'abord, de loin, de toutes les routes qui mènent au village,—et on se demanderait: Quelle fête y a-t-il donc par là, pour qu'il y flotte tant de drapeaux!

L'avant-veille, je me souviens d'être venu voir les préparatifs de la naïve décoration. Des Chasseurs, les mains pleines de bouquets, y travaillaient avec hâte et recueillement, en parlant bas. On entendait au loin l'orchestre très assourdi de l'incessante bataille, que dominait la grande voix magnifique de notre «artillerie lourde»; on eût dit, le long de l'horizon extrême, le grondement d'un orage. Tout était sinistre dans ce cimetière, sous un ciel opaque, d'où tombait une demi-obscurité déjà hivernale. Mais le zèle de ces Chasseurs, qui paraient si bien les tombes, devait apporter quand même un peu de gaieté douce aux âmes des jeunes morts.

Et quelles jolies messes émouvantes on leur a chantées partout sur le front, le jour de leur fête! Dans toutes les petites églises—celles du moins que les Barbares n'ont pas détruites—on avait apporté ce jour-là, pour les embellir, tout ce que les villages pouvaient donner de drapeaux, de bannières, de cierges et de couronnes. Et elles étaient trop étroites, ces églises, pour la foule qui y était venue: officiers, soldats, population civile, femmes en deuil pour la plupart, des pleurs discrets rougissant leurs yeux sous les voiles. Des soldats, spontanément, pour faire aux âmes de leurs camarades un plus exceptionnel concert, s'étaient appliqués à apprendre les hymnes de la fin terrestre, le Dies iræ, le De profundis, et leurs voix, bien qu'inhabilement conduites, vibraient d'une manière impressionnante dans les unissons du plain-chant, que l'orgue accompagnait.—Que pourrait-on trouver d'ailleurs qui prépare mieux au suprême sacrifice et à la belle mort, mieux que ces prières, cette musique et même ces fleurs?…

Ils ont chanté, ce matin-là, avec un élan grave, ces choristes improvisés. Ensuite, après la messe, malgré la pluie glacée et la boue des chemins, de chaque église la foule est sortie en cortège pour se rendre dans les cimetières, à la suite du clergé portant la croix des solennités. Et de nouveau, comme le jour des funérailles, toutes les petites tombes militaires ont été bénies.

Si je raconte cela, c'est pour les mères, les épouses, les familles qui habitent loin d'ici, dans les autres provinces de France, et dont le cœur se serre davantage sans doute à la pensée que la sépulture d'un bien-aimé pourrait être à l'abandon et bientôt même ne se reconnaîtrait plus. Oh! qu'elles se rassurent! Malgré l'humilité de ces petites croix de bois, presque toutes pareilles, nulle part autant que sur le front les tombes ne sont gardées et honorées, nulle part elles ne recevraient d'hommages plus touchants, ni plus de bouquets, plus de prières, plus de larmes…