Naguère encore, trouver un être plus abominable que leur Kaiser et leur Kronprinz eût semblé une gageure impossible. Eh bien! mais la gageure a été tenue et gagnée: on a trouvé ce Cobourg!

Et quand on pense qu'il avait enthousiasmé, à son heure, la plupart de nos Françaises; vers 1913, pendant que je commençais seul à le clouer au pilori, elles exaltaient son nom, elles arboraient ses couleurs? Paladin de la croix, disait-on couramment chez nous… Oh! franc paladin, en effet, portant scapulaire et saturé de messes à la façon de Louis XI, mais qui, un beau matin, en cachette, avait fait de force apostasier son fils! On sait en outre qu'il nous prépare aujourd'hui la comédie d'une reconversion au catholicisme, qu'il avait naguère abjuré par raison politique,—et il trouvera là-bas des prêtres pour bénir cette opération, en gardant leur sérieux!…

Tête de Gorgone aussi, celui-là, et marqué au visage comme l'autre des stigmates de la fourberie et du crime. La première fois,—c'était il y a vingt-cinq ans, à la gare de Sofia,—que j'ai croisé le regard torve de ses petits yeux, j'ai senti passer dans mes nerfs ce frisson de dégoût, par lequel un instinct vous avertit de l'approche d'un monstre. Et j'ai demandé: «Quel est ce vampire?» A voix basse et épeurée, quelqu'un m'a répondu: «Mais c'est notre prince, vous devriez saluer.—Ah! non, par exemple!»

Lâchement assassin dans la vie privée, celui-là, mais assassin à distance, passant prudemment la frontière quand son exécuteur des hautes œuvres avait à travailler par son ordre, et puis, dès que ce bourreau menaça de le compromettre, lui faisant couper les deux mains[3]!…

[3] Panitza, Stamboulof, etc.

Et celui-là aussi, il prie, à l'instar de l'autre! Récemment, quand on espérait que le grand complice allait enfin mourir des vices héréditaires de son sang, il s'est longuement agenouillé, entre deux rangées d'Allemands convoqués comme spectateurs, pour demander au ciel sa guérison—monstre priant pour un monstre—et il s'est relevé, tout confit dans la grâce divine, pour dire à l'assistance: «Je n'avais encore jamais prié avec autant de ferveur…» Même les Boches épais, auxquels était destinée cette singerie, ont-ils pu résister au fou rire?

Assassin pareillement dans la vie politique, assassin de peuples. Après sa première immonde félonie contre les Serbes, ses alliés d'alors, qu'il avait attaqués dans le dos, sans déclaration de guerre, il essaya, on s'en souvient, de rejeter sur ses ministres le forfait qui tournait mal. Et contre ce même peuple héroïque, déjà écrasé par les grandes hordes barbares, il vient de renouveler, sans prévenir comme toujours, son coup de traîtrise, tel un malandrin de renfort qui viendrait par derrière achever un homme déjà aux prises avec une bande de détrousseurs.

Pauvre petite Serbie, devenue grande et sublime, naguère je lui avais attribué—aux premiers moments de mon indignation devant les horreurs que l'on venait de me montrer en Thrace et en Macédoine—une part de complicité qu'elle ne méritait pas. Une fois de plus, ici, je lui fais de tout cœur amende honorable.

Si l'entente de l'Allemagne avec la Turquie n'a pas marché toute seule, à tel point qu'il a fallu en venir à «suicider» le prince héritier, elle s'est faite d'elle-même avec la Bulgarie. Leur Kaiser et ce Cobourg, qui est son émule et comme son diminutif, fatalement devaient se comprendre; on aurait deviné cela, rien qu'en comparant ces deux figures, ces deux regards de bêtes de nuit. Comment donc nos diplomates, accrédités à la petite cour de Sofia, n'ont-ils rien su flairer depuis vingt mois bientôt que le pacte de brigandage était signé dans l'ombre! Et aujourd'hui, jusqu'à ce qu'ils s'entre-dévorent, les voilà unis, ces deux êtres de rebut, auprès desquels les plus immondes récidivistes qui traînent le boulet dans les bagnes, semblent n'avoir commis que vétilles innocentes!

Réveillez-vous donc, petits ou grands pays neutres, qui ne comprenez pas encore que, sans nous, votre tour serait venu d'être piétinés comme la Belgique, comme hier la Serbie et le Monténégro. Le monde ne respirera qu'après l'écrasement complet de ces derniers des barbares, comment ne l'avez-vous pas senti? pour vous ouvrir les yeux, que faut-il donc? S'il ne vous suffit pas de voir, chez nous, toutes nos ruines, intentionnelles et inutiles, de lire tant et tant d'irréfutables attestations de tueries enragées n'épargnant même pas nos tout petits enfants, si rien de tout cela ne vous suffit, mais regardez donc au moins chez vous, regardez l'insolente ironie des pressions que le peuple de proie vous fait subir, ou regardez tous les attentats, audacieux et sournois, déjà commis de l'autre côté de l'Océan! Ou bien encore, si absolument vous ne savez même plus voir autour de vous, au moins parcourez donc un peu ce que, depuis des siècles, ont écrit tous leurs intellectuels, tous leurs «grands hommes»; à chaque page vous serez épouvantés de trouver l'apologie la plus étalée de la violence, de la rapine et du crime. Vous constaterez ainsi que toute l'horreur déversée aujourd'hui sur l'Europe était en germe depuis les origines dans les cervelles allemandes, et, de plus, qu'aucune race au monde n'eût osé se dénoncer soi-même avec tant de cynique inconscience. Et vous, prélats ou moines d'un clergé du voisinage, qui nous reprochez d'être irréligieux et faites pour nos ennemis la plus aveugle des propagandes, mais feuilletez donc un peu le manifeste officiel des évêques de Belgique, et dites-nous ce que vaut l'âme de ces gens-là, qui tout le temps profanent le nom du «Très-Haut» dans leurs burlesques prières, et puis s'acharnent contre tous les sanctuaires de la foi, cathédrales ou humbles églises de village, renversent les crucifix et massacrent les prêtres! A moins d'appartenir à leur race maudite, est-il logiquement possible d'être germanophile? Neutre, je le veux bien, mais seulement par terreur, ou parce qu'on n'est pas prêt, ou peut-être, sans s'en rendre compte, par l'appât d'un certain lucre momentané, par un peu d'égoïsme mal entendu et à courte vue. Oh! c'est terrible, évidemment, de se jeter dans une telle mêlée! Mais la neutralité, ou seulement l'hésitation, deviennent plus que des maladresses dangereuses, et sont déjà presque des crimes.