Où donc cela se passait-il?… Une des particularités de cette guerre, c'est que, malgré mon habitude des cartes, et malgré l'excellence détaillée de celles que j'emporte en route, je ne sais jamais où je suis… Enfin, cela se passait bien quelque part. Même je suis sûr, hélas! que cela se passait en France. Et j'aurais tant préféré que cela se passât en Allemagne, puisque c'était tout près et sous le feu des lignes ennemies!
Depuis le matin, j'avais voyagé en auto, traversant je ne sais combien de villes, grandes ou petites. Je me rappelle cette scène, dans un village où j'avais fait halte, et qui n'avait certes jamais vu d'autobus, tant de soldats, tant de chevaux. On y amenait une cinquantaine de prisonniers allemands, pas rasés, pas tondus, bien vilains; je ne dirai pas qu'ils avaient l'air sauvage, ce serait les flatter, car la plupart des sauvages, les vrais dans la grande brousse, ne manquent ni de distinction ni de grâce; non, l'air qu'ils avaient, c'était l'air goujat, la laideur lourde, bête et incurable. Une belle fille plutôt équivoque, avec des plumets sur la tête, qui s'était postée pour les voir passer, les dévisageait avec une déception mal dissimulée: «Alors, dit-elle, c'est ces cocos-là que leur sale kaiser nous propose pour nous embellir la race?… Ah! ben vrai!…» Et, pour donner plus de vigueur à sa phrase inachevée, elle cracha par terre.
Ensuite, pendant une heure ou deux, des campagnes désertes, de grands bois jaunis, des forêts effeuillées, qui, sous le ciel triste, n'en finissaient plus. Il faisait froid, un de ces froids âpres, pénétrants, que l'on ne connaît guère dans mon Sud-Ouest français, et qui donnait l'impression des pays du Nord. De loin en loin, un village, où les barbares avaient passé, nous montrait ses ruines noircies par le feu; mais personne n'y habitait plus. Çà et là, au bord du chemin, des petites sépultures gisaient, solitaires ou groupées, tertres tout fraîchement remués, avec un peu de feuillage jeté dessus, et une croix faite de deux bâtons: des soldats, dont personne ne saurait plus le nom, étaient tombés là, épuisés, pour y achever leur agonie sans secours… Nous les apercevions à peine, dans notre course rapide, que nous accélérions de plus en plus, à cause de la nuit, déjà hâtive en cette fin d'octobre. A mesure que s'avançait la journée, un brouillard presque hivernal s'épaississait comme un voile mortuaire. Un silence plus morne qu'ailleurs tombait sur toute cette région, dont les barbares avaient été chassés, mais qui se souvenait encore de tant de tueries, de fureurs, de hurlements et de feu.
Au milieu d'une forêt, près d'un hameau qui n'avait plus que des pans de murs calcinés, il y avait côte à côte deux de ces tombes, près desquelles je m'arrêtai; c'est qu'une petite fille d'une douzaine d'années, là toute seule, y arrangeait d'humides bouquets, quelques pauvres chrysanthèmes de son jardinet dévasté, et puis des fleurs des champs, scabieuses d'arrière-saison cueillies dans les funèbres entours:
—«Tu les connaissais, ma petite, ceux qui sont là couchés?
—Oh! non, monsieur. Mais je sais que c'étaient des Français… J'ai vu quand on les a enterrés… Monsieur, c'étaient des jeunes, ils n'avaient pas encore leurs moustaches tout à fait poussées.»
Rien d'écrit, sur ces croix que l'hiver va coucher sur le sol et qui seront bientôt émiettées dans l'herbe. Qui étaient-ils? Fils de paysans, ou de bourgeois, ou de châtelains? Qui les pleure? Mère en grands voiles de crêpe élégants, ou mère en modeste deuil de paysanne? En tout cas, ceux et celles qui les aimaient achèveront de vivre sans jamais savoir qu'ils se seront décomposés là, au bord d'une route solitaire de l'extrême Nord,—ni que cette gentille petite, au logis détruit, est venue leur offrir des fleurettes, un soir d'automne, pendant qu'un grand froid descendait, avec la nuit, sur la forêt enveloppante…
Plus loin, dans certain village où s'est établi le commandant d'une armée, un officier monte avec moi pour me guider vers un point déterminé de l'immense front de bataille.
Encore une heure de route, très vite, à travers des solitudes. Cependant nous dépassons un de ces longs convois d'autobus, jadis parisiens, qui depuis la guerre sont devenus des boucheries à roulettes. Aux places où s'asseyaient bourgeois et bourgeoises, des moitiés de bœufs se balancent, toutes saignantes, pendues à des crocs. Si on ne savait qu'il y a des centaines de mille hommes à nourrir là-bas dans les champs, on se demanderait pourquoi charroyer tout ça, au milieu de ce désert où nous courons à toute vitesse.