«Tel qui instruit les ignorants est comme un vivant parmi des morts.
»Si un jour se passe sans que j'aie appris quelque chose qui m'approche de Dieu, que l'aube de ce jour ne soit pas bénie.»
(Versets des Hadices.)
Celui qui m'amène aujourd'hui dans ce lieu est mon ami Moustafa Kamel pacha[3], le tribun de l'Égypte, et je dois à sa présence de n'être pas traité comme un visiteur quelconque: on s'empresse d'informer le grand maître de l'université d'Al-Azhar, haut personnage en Islam, dont Moustafa fut jadis l'élève, et qui, sans doute, voudra nous accueillir lui-même.
[3] Ceci se passait une année avant la mort du pacha auquel ce livre est dédié.
C'est dans une salle très arabe, meublée seulement de divans, que nous reçoit ce grand maître aux simplicités d'ascète et aux élégantes manières de prélat. Son regard et même tout son visage disent combien doit être lourd le sacerdoce qu'il exerce: présider à l'instruction de tant et tant de jeunes prêtres qui iront ensuite porter la foi, la paix et l'immobilité à plus de trois cents millions d'hommes.
Et les voici bientôt, Moustafa pacha et lui, dissertant—comme s'il s'agissait d'un fait d'intérêt actuel—sur un point controversé des événements qui suivirent la mort du prophète, et sur le rôle d'Ali… Oh! combien alors mon ami Moustafa, que j'ai vu si Français en France, m'apparaît tout à coup musulman jusqu'au fond de l'âme! Du reste il en est ainsi pour la plupart des Orientaux qui, rencontrés chez nous, semblent les plus parisianisés: leur modernisme n'est qu'à la surface; en eux-mêmes, tout au fond, l'Islam demeure intact. Et l'on s'explique sans peine que le spectacle de nos troubles, de nos désespoirs, de nos misères, dans ces voies nouvelles où le sort nous jette, les fasse réfléchir et se replier plutôt vers le tranquille rêve des ancêtres…
En attendant que finissent les cours du matin, on nous promène dans les dépendances d'Al-Azhar. Des salles de toutes les époques, annexées les unes après les autres et formant un peu labyrinthe; plusieurs contiennent des mihrabs, qui sont, comme on sait, des espèces de portiques toujours festonnés et dentelés comme s'ils étaient ruisselants de gouttes de givre. Des bibliothèques et des bibliothèques, dont les plafonds de cèdre ont été sculptés aux temps où l'on avait le loisir et la patience. Par milliers, de précieux manuscrits d'érudition, qui datent bien de quelques siècles, mais qui, en ce pays, ne se démodent point. Ouverts dans des vitrines, plusieurs Corans inestimables, qui furent jadis calligraphiés et enluminés sur parchemin par de pieux khédives. Et, à une place d'honneur, une grande lunette astronomique pour observer le lever de la lune du Ramadan… Tout cela sent beaucoup le passé. D'ailleurs ce que l'on enseigne aujourd'hui aux dix mille étudiants d'Al-Azhar diffère à peine de ce qu'on leur enseignait sous le règne glorieux des Fatimides,—et qui était alors transcendant ou même nouveau: le Coran et tous ses commentaires; les subtilités de la syntaxe et de la prononciation; la jurisprudence; la calligraphie, qui est restée chère aux Orientaux; la versification; enfin ces mathématiques dont les Arabes furent les inventeurs.
Oui, tout cela sent le passé, la poussière des âges révolus. Et certes les prêtres formés dans cette université de mille ans pourront devenir des esprits d'élite, de nobles et calmes rêveurs, mais ne seront jamais que des retardataires, ancrés bien à l'abri du tourbillon qui nous emporte.
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«C'est un sacrilège que de prohiber la science. Demander la science, c'est faire acte d'adoration envers Dieu; l'enseigner, c'est faire acte de charité.
»La science est la vie de l'Islam, la colonne de la foi.»
(Versets des Hadices.)
La leçon du matin est finie, nous pouvons, sans déranger personne, visiter la mosquée.