Dans l'hypogée colossal, ce qui encore vous saisit le plus, c'est la rencontre que l'on y fait, au milieu du couloir de sortie, d'un autre cercueil noir resté là en travers du chemin comme pour le barrer. Il est aussi monstrueux et aussi simple que les autres, ses aînés, qui, plusieurs siècles avant sa venue, avaient commencé de s'aligner le long de la grande voie droite, à mesure que mouraient les taureaux déifiés; mais il n'est jamais arrivé jusqu'à sa place, lui, et n'a jamais reçu sa momie. Il a été le dernier. Pendant la période où on le roulait avec lenteur, à grand renfort de muscles tendus et de cris haletants, vers sa chambre quasi-éternelle, d'autres dieux étaient nés et le culte des Apis avait pris fin,—là tout à coup, ainsi qu'il peut arriver pour les religions ou les institutions des hommes, même les plus solidement enracinées dans leurs âmes et dans leur passé ancestral… C'est peut-être cela, du reste, qui est la plus terrifiante de toutes nos notions positives: savoir qu'il y aura un dernier de tout; non seulement un dernier temple, un dernier prêtre, mais aussi une dernière naissance d'enfant humain, un dernier lever de soleil, un dernier jour…
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Dans ces catacombes si chaudes, nous avions oublié le vent froid qui soufflait dehors, et perdu de vue la physionomie du désert Memphite, les aspects d'horreur qui nous attendaient là-haut. Déjà sinistre sous le ciel bleu, ce désert vraiment devient intolérable à regarder si par hasard le ciel y est sombre à l'heure où le jour s'en va. Quand nous le retrouvons, au sortir de l'obscurité souterraine, tout commence à bleuir pour la nuit dans son immensité morte. Sur la crête des dunes, dont le jaune a beaucoup blêmi pendant que nous étions en bas, le vent s'amuse à soulever des tourbillons de sable qui imitent les embruns d'une mer mauvaise. De tous côtés traînent les nuages obscurs, les mêmes qu'au moment de notre descente. L'horizon continue de s'y détacher en clair, et de plus vers l'est on dirait qu'il penche; une des plus hautes vagues de la «mer sans eau», un amoncellement de sable dont les contours flous trompent sur la distance, le fait paraître incliné, cet horizon-là, et c'est presque à donner le vertige. Quant au soleil, il a voulu rester en scène pour quelques secondes, maintenu après l'heure par le mirage, mais si changé derrière d'épais voiles que l'on préférerait qu'il n'y fût pas; couleur de braise qui s'éteint, il semble beaucoup trop près et trop gros; il n'éclaire plus rien, il n'est qu'un globe tristement rose qui se déforme et s'ovalise; non plus dans l'espace, mais échoué là-bas sur le bord extrême du désert, il regarde les choses comme un grand œil terne qui va se fermer dans la mort. Et les mystérieux triangles surhumains, ils sont là aussi, bien entendu, qui nous guettaient à notre sortie de dessous terre, les uns près, les autres loin, toujours postés à leurs mêmes places d'éternité; mais certainement ils viennent encore de grandir, dans le crépuscule de plus en plus bleuissant…
Un tel soir, en un tel lieu, on dirait le dernier soir.
VII
BANLIEUES DU CAIRE, LA NUIT
La nuit. Une longue rue droite, artère de quelque capitale, où notre voiture file au grand trot, avec un fracas assourdissant sur des pavés. Lumière électrique partout. Magasins qui se ferment; il doit être tard.
C'est une rue levantine; encore un peu arabe; n'aurions-nous même pas la notion certaine du lieu, que nous percevrions cela comme au vol, dans notre course très bruyante: les gens portent la longue robe et le tarbouch; quelques maisons, au-dessus de leurs boutiques à l'européenne, nous montrent au passage des moucharabiehs. Mais cette électricité aveuglante fausse la note; au fond, sommes-nous bien sûrs d'être en Orient?
La rue finit, béante sur des ténèbres. Tout à coup, là, sans crier gare, elle aboutit à du vide où l'on n'y voit plus, et nous roulons sur un sol mou, feutré, qui brusquement fait cesser tout bruit.—Ah! oui, le désert!… Non pas un terrain vague quelconque, comme dans des banlieues de chez nous; non pas une de nos solitudes d'Europe, mais le seuil des grandes désolations d'Arabie: le désert, et, même si nous n'avions point su qu'il nous guettait là, nous l'aurions reconnu à un je ne sais quoi d'âpre et de spécial qui, malgré l'obscurité, ne trompe pas.
Mais d'ailleurs, non, la nuit n'est pas si noire. Il nous l'avait semblé, au premier instant, par contraste avec l'allumage brutal de la rue.
Au contraire, elle est transparente et bleue, la nuit; une demi-lune, là-haut, dans le ciel voilé d'un brouillard diaphane, éclaire discrètement, et, comme c'est une lune égyptienne plus subtile que la nôtre, elle laisse aux choses un peu de leur couleur; nous pouvons maintenant le reconnaître avec nos yeux, ce désert qui vient de s'ouvrir et de nous imposer son silence. Donc saluons la pâleur de ses sables et le brun fauve de ses rochers morts. Vraiment il n'y a d'autre pays que l'Égypte, pour de si rapides surprises: au sortir d'une rue bordée de magasins et d'étalages, sans transition, trouver cela!…