D'abord la pyramide de Chéops, dont il a fallu contourner de près les soubassements immuables; la lune détaillait tous les blocs énormes, les blocs réguliers et pareils de ses assises qui se superposent à l'infini, toujours diminuant de largeur, et qui montent, montent en perspectives fuyantes, pour former là-haut la pointe du vertigineux triangle; on l'eût dite éclairée, cette pyramide, par quelque triste aurore de fin de monde, qui ne rosirait que les sables et les granits terrestres, en laissant plus effroyablement noir le ciel ponctué d'étoiles.—Combien inconcevable pour nous, la mentalité de ce roi qui pendant un demi-siècle usa la vie de milliers et de milliers d'esclaves à construire ce tombeau, dans l'obsédant et fol espoir de prolonger sans fin la durée de sa momie!…

La pyramide une fois dépassée, un peu de chemin restait à faire encore pour aller affronter le Sphinx, au milieu de ce que nos contemporains lui ont laissé de son désert; il y avait à descendre la pente de cette dune aux aspects de nuage, qui semblait feutrée comme à dessein pour maintenir en un tel lieu plus de silence. Et çà et là s'ouvrait quelque trou noir: soupirail du profond et inextricable royaume des momies, très peuplé encore, malgré l'acharnement des déterreurs.

Descendant toujours sur la coulée de sable, on n'a pas tardé à l'apercevoir, lui, le Sphinx, moitié colline et moitié bête couchée, vous tournant le dos, dans la pose d'un chien géant qui voudrait aboyer à la lune; sa tête se dressait en silhouette d'ombre, en écran contre la lumière qu'il paraissait regarder, et les pans de son bonnet lui faisaient des oreilles tombantes. Ensuite, à mesure que l'on cheminait, peu à peu, il s'est présenté de profil, sans nez, tout camus comme la mort, mais ayant déjà une expression, même vu de loin et par côté; déjà dédaigneux avec son menton qui avance, et son sourire de grand mystère. Et, quand enfin on s'est trouvé devant le colossal visage, là bien en face—sans pourtant rencontrer son regard qui passe trop haut pour le nôtre,—on a subi l'immédiate obsession de tout ce que les hommes de jadis ont su emmagasiner et éterniser de secrète pensée derrière ce masque mutilé!

En plein jour, non, il n'existe pour ainsi dire plus, leur grand Sphinx; si détruit par le temps, par la main des iconoclastes, disloqué, tassé, rapetissé, il est inexpressif comme ces momies que l'on retrouve en miettes dans le sarcophage et qui ne font même plus grimace humaine. Mais, à la manière de tous les fantômes, c'est la nuit qu'il revit, sous les enchantements de la lune.

Pour les hommes de son temps, que représentait-il? Le roi Aménemeth? le Dieu-Soleil? On ne sait trop. De toutes les images hiéroglyphiques, il reste la moins bien déchiffrée. Les insondables penseurs de l'Égypte symbolisaient tout en d'effrayantes figures de dieux, à l'usage du peuple non initié; peut-être donc, après avoir tant médité dans l'ombre des temples, tant cherché l'introuvable pourquoi de la vie et de la mort, avaient-ils simplement voulu résumer par le sourire de ces lèvres fermées l'inanité de nos plus profondes conjectures humaines… On dit qu'il fut jadis d'une surprenante beauté, le Sphinx, alors que des enduits, des peintures harmonisaient et avivaient son visage et qu'il trônait de tout son haut sur une sorte d'esplanade dallée de longues pierres. Mais était-il en ces temps-là plus souverain que cette nuit, dans sa décrépitude finale? Presque enseveli par ces sables du désert Libyque, sous lesquels sa base ne se définit plus, il surgit à cette heure comme une apparition que rien de solide ne soutiendrait dans l'air.

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Passé minuit. Par petits groupes, les touristes de ce soir viennent de disparaître pour regagner l'hôtel proche dont l'orchestre sans doute n'a pas fini de sévir, ou bien pour remonter en auto et engager, dans quelque cercle du Caire, une de ces parties de bridge où se complaisent de nos jours les intelligences vraiment supérieures; les uns (esprits forts) s'en sont allés le verbe haut et le cigare au bec; les autres, intimidés pourtant, baissaient la voix comme on fait d'instinct dans les temples. Les guides bédouins, qui tout à l'heure semblaient voltiger autour de la grande effigie comme des phalènes noires, ont aussi vidé la place, inquiets de ce froid qu'ils n'avaient jamais connu. La représentation pour cette fois est finie, et partout s'établit le silence.

Les tons roses commencent à pâlir sur le Sphinx et les Pyramides; tout blêmit à vue d'œil, dans le surnaturel décor, parce que la lune, s'élevant toujours, se fait plus argentine au milieu de la nuit plus glacée. Le brouillard d'hiver, qu'exhalent d'en bas les champs artificiellement mouillés, continue de monter, s'enhardit à envelopper le grand visage muet, lequel persiste à regarder cette lune morte et à lui adresser son même déconcertant sourire. De moins en moins l'on croirait avoir devant soi un colosse réel, mais décidément rien que le reflet dilaté d'une chose qui serait ailleurs, dans un autre monde. Et derrière lui, au loin, les trois triangles-montagnes, qui s'embrument aussi, n'existent pas davantage, sont devenus pures visions d'Apocalypse.

Or, peu à peu, voici qu'une tristesse insoutenable se dégage des trop larges yeux aux orbites vides,—car, en ce moment, ce que le Sphinx a l'air de savoir depuis tant de siècles, comme ultime secret, mais de taire avec une mélancolique ironie, c'est que, dans la prodigieuse nécropole, là en dessous, tout le peuple des morts aurait été leurré, malgré la piété et les prières, le réveil n'ayant encore jamais sonné pour personne; et c'est que la création d'une humanité pensante et souffrante n'aurait eu aucune raison raisonnable, et que nos pauvres espoirs seraient vains, mais vains à faire pitié!

II
LA MORT DU CAIRE