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Un cabaret de l'horrible village, à la lueur d'une lampe électrique. Il empeste l'absinthe, ce cabaret du désert. On s'y chauffe à un brasero fumeux. Il a été bâti hâtivement avec du zinc de boîtes à conserves, avec des débris de caisses à whisky, et, pour orner les murs, le patron, qui est un vague Maltais, a collé partout des images découpées dans nos journaux européens pornographiques. Pendant nos heures d'attente, des Nubiens, des Arabes s'y succèdent sans trêve, demandant à boire, et on leur vend nos alcools à pleines verrées: ouvriers des usines nouvelles, qui étaient jadis des êtres de santé et de plein air, mais qui ont déjà la figure flétrie sous un poudrage de charbon, les yeux hagards, avec une expression malheureuse et mauvaise.

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Le lever de la lune heureusement ne tardera plus, et, de nouveau dans notre barque, nous cheminons d'une allure lente vers ce triste écueil qu'est aujourd'hui Philæ. Le vent est tombé avec la nuit, comme il arrive presque toujours en ce pays l'hiver, et le lac s'apaise. Au lugubre ciel jaune a succédé un ciel bleu-noir, infiniment lointain, où scintillent par myriades les étoiles d'Égypte.

Une grande lueur à l'orient, et la pleine lune enfin surgit, non pas sanglante comme dans nos climats, mais tout de suite très lumineuse, au milieu de cette sorte de buée en auréole que lui fait ici l'éternelle poussière des sables.

Bercés toujours par la chanson nubienne des bateliers, quand nous sommes revenus dans le kiosque sans base, un grand disque éclaire déjà toutes choses, en discrète splendeur; au gré des allées et venues de notre barque, nous le voyons passer et repasser, le grand disque de vermeil, entre ces hautes colonnes, si frappantes d'archaïsme, dont l'image se dédouble dans l'eau maintenant calmée.—Plus que jamais, kiosque de rêve, kiosque d'antique magie…

Pour retourner chez la déesse, nous suivons une seconde fois la voie noyée entre les chapiteaux et les frises de la colonnade qui émergent comme une série de petits récifs. Dans la salle à ciel ouvert qui est l'avant-temple, l'obscurité persiste encore entre les granits souverains; attachons la barque contre l'un des murs et attendons le bon plaisir de la lune; sitôt qu'elle sera assez haute pour plonger ici, nous y verrons clair.

Cela débute par une lueur rose, au sommet des pylônes. Et puis cela devient comme un triangle lumineux, très nettement coupé, qui grandit peu à peu sur l'immense paroi et tend à descendre vers la base du temple, nous révélant par degrés la présence intimidante des bas-reliefs, les dieux, les déesses, les hiéroglyphes, les cénacles de personnages qui se font entre eux des signes. Nous ne sommes plus seuls; tout un monde de fantômes vient d'être évoqué autour de nous par la lune, fantômes petits ou très grands, qui se dissimulaient là dans l'ombre, et qui tout à coup se sont mis à causer à la muette, sans troubler le profond silence, rien qu'à l'aide de mains expressives et de doigts levés. Maintenant commence à paraître aussi l'Isis colossale,—celle qui est inscrite à gauche du portique par où l'on entre: d'abord sa tête fine, casquée d'un oiseau et surmontée d'un disque solaire; puis, la lueur descendant toujours, sa gorge, son bras qui se lève pour faire on ne sait quel mystérieux geste indicateur; enfin la nudité svelte de son torse, et ses hanches serrées dans une gaine… La voilà bientôt tout entière sortie de l'ombre, la déesse… Mais il semble qu'elle s'étonne et s'inquiète de voir à ses pieds—au lieu des dalles qu'elle connaissait depuis deux mille ans—sa propre image, un reflet d'elle-même qui s'allonge, qui s'allonge, renversé dans de l'eau…

Et soudain, au milieu de tout le calme nocturne de ce temple isolé dans un lac, encore la surprise d'une sorte de grondement funèbre, encore des choses qui s'éboulent, de précieuses pierres qui se désagrègent, qui tombent,—et alors, à la surface de l'eau, mille cernes concentriques se forment et se déforment, jouent à se poursuivre, ne finissent plus de troubler ce miroir, encaissé dans les granits terribles, où l'Isis se regardait tristement…