Toutefois mes relations avec madame Prune n'en ont point souffert, et ce matin je l'ai accompagnée jusqu'à la tombe de feu ce pauvre M. Sucre, où elle avait senti le besoin d'aller déposer avec moi quelques fleurs. Son culte est vraiment touchant pour la mémoire de cet époux débonnaire, qui ne suffisait peut-être pas à la fougue de sa nature, mais que paraient tant de qualités discrètes, et qui possédait comme pas un le tact de s'éclipser à propos.

C'étaient de tardifs chrysanthèmes, couleur de rouille, gracieusement entremêlés à des branchettes de cryptomeria, que madame Prune avait choisis pour sa fidèle offrande.

Il m'a paru un peu à l'abandon, le coin de cimetière où M. Sucre repose, mais situé fort aimablement sur la montagne, avec une vue attrayante. Aux quatre coins de la tombe, des tubes de bambou fichés en terre forment de naïfs porte-bouquets où nous avons disposé nos fleurs, non sans quelque recherche d'arrangement. Une courte invocation aux Esprits des ancêtres; quelques baguettes d'encens allumées dans le petit brûle-parfum funéraire, et la veuve, avec un soupir, s'est arrachée à ce lieu mélancolique; il fallait se hâter, car la pluie menaçait de nous surprendre au milieu de nos pieux devoirs.

Cette averse a d'ailleurs rendu plus intime notre retour, car, dans les chemins de descente, tout de suite glissants et dangereux, madame Prune, chaussée de socques en bois, a dû chercher le secours de mon bras, et nous sommes revenus ensemble sous son large parapluie.

Il était très vaste, ce parapluie de madame Prune, à mille nervures et garni de papier gommé; tout autour, peintes en transparent, folâtraient des cigognes,—interprétées un peu à la manière du cher défunt, qui restera toutefois le peintre incomparable de ce genre d'oiseau.

XVI

16 janvier.

Aujourd'hui, une visite dont je m'amusais d'avance, ma première à mademoiselle Pluie-d'Avril, dans son domicile particulier.

Et je l'ai trouvé tel que je l'imaginais, ce logis de petite cigale sans lendemain, de petite créature qui n'existe que par la grâce éphémère et le chatoiement des atours, à l'égal de quelque papillon éclos pour charmer nos yeux. C'est dans une vieille rue qui monte,—non vers les montagnes des temples et des tombeaux, mais vers la «Montagne ronde», sorte de colline détachée en pleine ville et ne supportant que des maisons-de-thé ou des maisons de plaisir. Là, au premier étage d'une construction à la mode ancienne, toute de bois de cèdre et de papier, le nid de la petite danseuse s'avance en balcon, au-dessus des passants rares et discrets. On se déchausse, il va sans dire, dès le bas de l'escalier, garni de nattes blanches, et tout est minutieusement propre dans la maisonnette sonore, dont les bois, desséchés depuis cent ans, vibrent comme la caisse d'une guitare.

Mademoiselle Pluie-d'Avril habite avec M. Swong, un énorme chat, matou bien fourré, d'imposante allure, qui porte une collerette tuyautée, et madame Pigeon, une vieille, vieille femme à cheveux blancs qu'elle appelle grand'mère,—quelque «madame Prune» du temps passé, sans doute, mais qui a pourtant de braves yeux, un air de bonne aïeule, douce et presque respectable.