En quittant la maison-de-thé, je continue souvent de suivre le sentier qui monte, jusqu'à l'instant où il finit dans la brousse. Sur des pierres moussues émergeant du sol, encore deux ou trois de ces vieux temples pour poupée, inquiétants à rencontrer malgré leur petitesse de jouet d'enfant; mais les fougères, les racines deviennent de plus en plus souveraines, dans la nuit verte qui s'épaissit, et tout se perd bientôt au fond des bois, où les boutons des camélias sauvages, en retard sur ceux des jardins d'en bas, commencent à peine à rougir...
Pour être tout à fait franc vis-à-vis de moi-même, je suis forcé de m'avouer que me voici un peu en coquetterie avec madame La Cigogne...
XXII
Jeudi, 31 janvier.
Il semblait certain que notre grand cuirassé, la guerre étant unie, allait reprendre la route de France et qu'après des relâches en Inde-Chine il nous ramènerait chez nous pour le beau mois de juin. Il y avait bien la petite tristesse de quitter bientôt ce navire, cette vie de bord avec de bons camarades, cet amusant pays, de voir finir à jamais toute cette période très spéciale de l'existence; mais cela se noyait pour nous dans la joie du retour.
Et voici qu'aujourd'hui le courrier de France nous apporte un désolant contre-ordre: nous resterons deux ans dans les mers de Chine! Sitôt que les glaces fondront à l'entrée du Peïho, force nous sera de rebrousser chemin vers le Nord chinois, et de recommencer, sous le mauvais soleil, le dur métier de l'automne passé: pourvoir au rapatriement du corps expéditionnaire, rembarquer sur des transports, par grosse mer probable, ces milliers d'hommes et ce matériel que nous avions eu déjà tant de peine à déposer sur la rive...
En une minute la nouvelle, entendue par des matelots à travers la portière de brocart rouge de l'amiral, a été propagée à voix de confidence, presque silencieusement, parmi l'équipage, semant la consternation du haut en bas du Redoutable,—depuis les passerelles où vivent, la longue-vue à la main, les timoniers chargés d'épier le plus loin possible les choses du dehors, jusque chez les pauvres garçons, pâlis comme des mineurs, qui habitent et travaillent au-dessous de l'eau, entre des rouages de fer, au milieu des entrailles cachées du navire, dans l'obscurité et dans l'odeur des huiles.
Deux ans, à errer sur les mers de Chine! Tous, expédiés de France en coup de vent, à l'annonce des affaires de Pékin, nous pensions que la campagne durerait six mois à peine. C'était volontairement que nous étions partis, nous les officiers, mais non pas les matelots. Forcés d'accepter, ceux-ci, leur destination imprévue, ils avaient laissé en suspens leurs humbles petites affaires,—des mariages, des baptêmes, des règlements d'intérêts,—d'ailleurs convaincus, comme nous, qu'on allait bientôt revenir...
Mais voici maintenant que cela durera deux années! Et d'abord il va falloir passer tout un été mortel sur les eaux chaudes et souillées de l'embouchure du Petchili, être parqués là dans une caisse de fer où l'on respire par des trous, ne sortir de l'étouffante demeure que pour peiner au milieu des lames, sous un ciel accablant! Bientôt, c'est inévitable, reviendront les dysenteries, les fièvres, et plus d'un sans doute ira traîner ou mourir dans quelque hôpital de la côte chinoise... Tel est l'ordre sans merci qui nous arrive. Adieu le retour!
Pour réfléchir à ce changement de mes lendemains, et essayer de m'y soumettre, j'aurais voulu m'en aller là-haut, sur l'exquise montagne des cimetières, mon lieu de méditation préféré, et m'asseoir devant le soleil couchant. Mais il tombe une petite pluie d'hiver très froide, qui sent la neige. Faute de mieux, j'irai dans la maison-de-thé où mes jouets habituels, mes deux petites poupées à musique, entre les murs de papier, me distrairont avec une guitare et des masques.