Maintenant, là-bas derrière toi, tourne, fais jaillir la lumière électrique, ce sera moins lugubre. Et puis commence quelqu'une de tes danses ou de tes scènes mimées,—celle, par exemple, du pêcheur endormi cent ans au fond de la mer; celle, tu sais, qui exige au dernier tableau un masque de vieillard tout blême avec une barbe comme des algues blanches.

Le soir, à bord, pendant que la neige tombe abondamment du ciel nocturne, je reçois la visite de quelques-uns de mes amis matelots, en quête de renseignements plus précis sur la consternante nouvelle et gardant un vague espoir que je la démentirai peut-être, que je les rassurerai un peu.

En dernier, m'arrive une sorte de géant breton, aux jolis yeux de douceur triste profondément enfoncés sous un front large et têtu. Il allait se marier dans un mois, celui-là, quand le navire, qui semblait destiné à un long séjour en France, a reçu l'ordre imprévu de faire campagne en Chine. A l'annonce du retour, il avait employé ses économies à acheter une pièce de crépon blanc pour la robe de noces, et différents bibelots japonais afin d'orner le logis. Mais maintenant, au milieu de sa consternation enfantine, un des points qui le tourmentent le plus, c'est la crainte que tout cela ne se gâte, pendant deux années, dans le fauxpont humide, et il me demande timidement si je ne pourrais pas loger la caisse, sans que ça me gêne trop, dans un coin de ma chambre.

Comment lui refuser cette consolation-là? Certainement, bien que je sois déjà encombré à ne savoir que devenir, je donnerai l'hospitalité à la gentille pièce de soie blanche et aux modestes cadeaux de mariage.

XXIII

1er février.

Cédant aux larmes de madame Prune, j'étais retourné hier à la police nipponne, pour représenter à messieurs les agents qu'il ne s'agissait point d'une migration, mais d'une simple visite de courtoisie, et qu'au bout d'une heure ou deux nous rendrions toutes ces dames intactes à leurs foyers. On s'était donc excusé de l'offensante méprise, et aujourd'hui nous avons eu la joie de recevoir nos visiteuses, sous un soleil printanier.

Deux sampans, qui semblaient transformés en des barques cythéréennes, toutes de séduction et de grâce, nous les ont amenées au coup de trois heures, pour prendre le thé.

Madame Renoncule cependant, en mère prudente, avait préféré cette fois ne pas amener ses filles; mais nous avions madame Prune, entourée d'un essaim de jeunes guéchas. Une douce gaîté, du meilleur aloi, n'a cessé de régner pendant toute la visite de ces dames. Elles avaient fait des toilettes extrêmement galantes, et en particulier le chignon de madame Prune, amplifié à souhait par d'habiles posticheurs, restera dans toutes les mémoires. Pour donner plus de piquant à cette réunion, mes camarades s'étaient procuré quelques-unes de ces sucreries japonaises, composées avec tant d'esprit,—allégoriques, pourrait-on dire,—qui représentent tantôt des objets usuels, tantôt les fragments les plus divers de l'organisme humain; ils les avaient spécialement choisies, bien entendu, pour la principale invitée, et d'ailleurs avec autant de finesse que de tact et de discrétion...

XXIV