Malgré la pureté de mes intentions, j'avoue que cette rencontre me gêne: est-on jamais sûr de n'être pas jugé sur les apparences, surtout lorsqu'on a affaire à des âmes naïves, comme doit être celle de 233? A Nagasaki cependant, tout le monde passe par le Yochivara; les mères les plus timorées le traversent avec leurs filles; c'est une artère de communication très avouable...
—Par le flanc droit! Halte! commande 233, qui a sans doute enfin trouvé la maison amie.
Alors, tant mieux, nous ne nous croiserons pas.
Lestes à sauter à terre, ils entrent tous, s'essayant, non sans quelque succès, à des révérences dans le plus haut style local, et c'est au moment précis où nous passons devant le vestibule largement ouvert. J'ai donc la double satisfaction, et de garder mon incognito, et de m'assurer, à l'empressement flatteur de l'accueil, que mes hommes ont su se créer de sérieuses sympathies dans ces salons.
Au prochain tournant de rue, je dois me séparer du prince et des deux autres convives de la dînette, qui remonteront vers l'hôpital russe, tandis que je m'en irai solitairement tout le long des quais, jusqu'à l'échelle coutumière. Là, je réveillerai, pour qu'il me ramène à bord, quelqu'un de ces bateliers nippons, qui se tiennent blottis jusqu'au matin dans la cabane de leur sampan.
Minuit à peu près, quand j'arrive aux escaliers de granit qui descendent dans la mer, et la neige tombe plus fort; la rade, emplie de lourdes ténèbres, entre les montagnes de ses rives, semble un bien sinistre gouffre. J'appelle dans l'obscurité:
—Sampan! sampan!
D'en bas répond une voix étouffée, et puis une trappe s'ouvre, dans une espèce de petit sarcophage qui flottait sur l'eau sombre, et la tête d'un sampanier se montre éclairée par une lanterne.
—C'est pour aller où?
—Là-bas, au grand cuirassé français.