En ce qui est affaire d'adresse, de patience et d'exactitude, ces petits Japonais ne pouvaient qu'exceller. C'est pourquoi ils se sont approprié si vite l'art de nos électriciens et de nos constructeurs de machines; on s'étonne seulement qu'ils n'aient pas inventé eux-mêmes, des millénaires avant nous, tout cela, avec quoi ils jonglent aujourd'hui comme des virtuoses.

Et nos plus modernes engins de guerre, qui ne sont en somme que bibelots de précision, vont devenir, hélas! entre leurs mains prestes et sûres, de bien effroyables jouets...

Mon Dieu, sauf madame Prune, que tout était joli ce jour-là autour de moi, aussi bien en bas, au bord de la rade profonde, qu'en haut vers le ciel pâlement bleu où montaient les étranges cimes vertes! Et qu'elle est adorable, cette île de Kiu-Siu, de finir ainsi, là-bas au loin, par des falaises magiquement garnies d'arbres, des falaises qui portent des petits temples à demi cachés sous leur verdure et qui descendent, comme les remparts de quelque forteresse enchantée, dans le grand néant de la mer, aujourd'hui si lumineux et diaphane!...

XXXVII

25 mars.

Amusantes et douces, à cette fin de mars, s'en vont nos journées, nos dernières journées dans ce Japon, qu'il faudra quitter bientôt, quitter demain peut-être, après-demain, qui sait, au reçu de quelque ordre brusque et sans merci.

Et je regretterai des recoins d'ombre et de mousse, parmi de vieux granits et de fraîches cascades, sur des versants de montagne, au-dessus de mystérieux temples...

La véranda ombreuse et calme de la maison-de-thé que tient madame La Cigogne, devant le temple du Renard, les antiques terrasses de la ville des morts, aux pierres grises, sous les cèdres de cent ans, je ne retrouverai jamais ces heures de silence et de presque voluptueuse mélancolie, passées là dans la nuit verte des arbres.

Et puis j'ai aussi une amie mousmé, pour laquelle je donnerais bien madame Renoncule, et madame Prune avec mademoiselle Pluie-d'Avril, et que je rencontre, au cœur même de la haute nécropole, dans une sorte de bocage enclos, environné d'un peuple de tombes.—Oh! en tout bien tout honneur, nos entrevues: cela arrive, même au Japon.—Et je crois que c'est elle, cette mousmé, qui personnifie à présent pour moi Nagasaki et la montagne délicieuse de ses morts. Il en faut presque toujours une, n'est-ce pas, n'importe où le sort vous ait exilé, une âme féminine et jeune (dont l'enveloppe soit un peu charmante, car c'est là encore un leurre nécessaire) et qui vous vienne en aide dans la grande solitude,—même très honnêtement parfois, en petite sœur de passage, pour qui l'on garde, quelque temps après le départ, une pensée douce, et puis, que l'on oublie...

Je n'en avais point parlé encore, de cette mousmé Inamoto. Voici pourtant plus de trois mois que nous avons fait connaissance; c'était encore au temps de ces tranquilles soleils rouges des soirs d'automne sur les jonchées de feuilles mortes. Et, depuis, nous n'avons cessé que par les temps de neige nos innocents rendez-vous, toujours là-haut dans ce même bois triste et muré; mais cela reste tellement enfantin que je ne suis pas sûr que ce ne soit amèrement ridicule. Est-ce elle que je regretterai le jour du départ, ou seulement cette montagne avec son mystère et son ombre, avec ses enclos de vieilles pierres et ses mousses?... Il est certain que je suis l'homme des vieux petits murs dans les bois, des vieux petits murs gris, moussus, avec des capillaires plein les trous; j'ai vécu dans leur intimité quand j'étais enfant, je les ai adorés, et ils continuent d'exercer sur moi un charme que je ne sais pas rendre. En retrouver, dans cette montagne japonaise, de tout pareils à ceux de mon pays, a été un des premiers éléments de séduction pour me faire revenir, plus encore que la paix de tout ce merveilleux cimetière, plus encore que la profondeur et l'étrangeté magnifique des lointains déployés alentour.