Mais sitôt que finit la musiquette sautillante, un orchestre coréen, que l'on ne voyait pas, préluda sans transition. L'air s'emplit de beuglements sinistres poussés par des trompes au timbre grave, que des tam-tam en différents tons accompagnaient de leur fracas. C'était brusque, imprévu, déroutant, mais si lugubre à entendre que l'on frissonnait plutôt que d'avoir envie de sourire. Et, durant la première minute de saisissement, deux énormes tigres, sortis comme d'une trappe, avaient bondi au milieu de nous, dans le cercle vide réservé aux danseurs. Deux tigres rayés de Mongolie, beaucoup plus grands que nature, des monstres artificiels en peluche noire et jaune, mus chacun intérieurement par deux hommes dont les jambes simulaient des pattes griffues. Leurs grosses têtes rondes aux yeux louches, aux crinières en chenille de soie, étaient interprétées avec cette science du grimaçant et du féroce, avec cet art transcendant du rictus qui est spécial aux gens d'extrême Asie. L'orchestre leur jouait quelque chose de triste et de sauvage qui ne ressemblait à rien de connu, mais où l'on distinguait peu à peu d'habiles harmonies. Et eux, les deux tigres, dansaient en mesure, une danse d'ours, en dandolinant leur visage de férocité souriante.

Des acrobates parurent après, étonnamment trapus, avec des cous de taureau, leurs robes de mousseline blanche laissant transparaître les saillies de leurs muscles épais. Quand ils eurent fait des tours, ils se mirent en cercle pour chanter: des petites voix d'oiseau ou de cigale, des trilles sans fin exécutés à l'unisson avec un ensemble parfait et une virtuosité rare, sur des notes extra-hautes. De loin, cela devait ressembler au bruissement joyeux que font les insectes dans les foins, les beaux soirs d'été.—On nous apprit que c'étaient des sous-officiers de la garde, qui pour la circonstance s'étaient mis en civil.

Des serviteurs apportèrent ensuite des gerbes de pivoines artificielles, d'une grosseur invraisemblable; d'autres vinrent poser un petit arc de triomphe en carton peint;—et c'étaient les accessoires des danseuses tant désirées, qui enfin parurent...

Une douzaine de petites personnes si drôles, mièvres, pâlottes, avec des airs si pudiques dans leurs robes longues! De minuscules figures plates, des yeux bridés à ne plus pouvoir s'ouvrir, d'invraisemblables édifices de cheveux en torsade, représentant pour chacune la toison d'une douzaine de femmes normales; et des petits chapeaux bergère posés là-dessus! Quelque chose de notre XVIIIe siècle français se retrouvait dans ces atours, d'une mode infiniment plus ancienne; elles avaient un faux air de poupées Louis XVI. Jamais sous de tels aspects on n'aurait imaginé des danseuses asiatiques; mais en Corée tout est saugrenu, impossible à prévoir.

Les yeux baissés, le visage inexpressif, elles exécutèrent d'abord une sorte de pas tragique, en brandissant des coutelas dans leurs mains frêles. Ensuite, ôtant leur petit chapeau rococo, elles firent un interminable jeu, d'une puérilité niaise. L'une après l'autre, avec des gestes mous et alanguis, elles venaient jeter une balle légère qui devait traverser le gentil portique de carton par un trou percé dans la frise; lorsque la balle passait bien, les autres poupées, avec mille grâces prétentieuses, s'empressaient à planter une pivoine monstre, comme récompense, dans les faux cheveux de l'adroite petite personne; si au contraire la balle ne passait pas, la coupable était punie d'une croix noire, que l'une de ses compagnes venait lui tracer à l'encre de Chine sur la joue, avec force mignardises.

A la fin, toutes étaient barbouillées, et toutes avaient, par-dessus l'extravagant chignon, un édifice de fleurs. C'était lassant, hypnotisant, la continuelle répétition des mêmes poses maniérées et des mêmes lenteurs voulues, au son de cette musique coréenne, non plus terrible et hurlante comme tout à l'heure pour la danse des tigres, mais mystérieusement tranquille, triste sans être plaintive, comme exprimant la résignation à l'immense ennui de la vie. C'était lassant, et malgré soi on regardait, on écoutait, on subissait un peu de fascination; il y avait l'élégance dans tout cela, du rythme et de l'art lointain...

Le lendemain, nous quittâmes tous ensemble Séoul pour rejoindre l'escadre, chargés de présents par l'Empereur: quantité de paquets soigneusement enveloppés de papier de riz, et portant notre nom en coréen; pour chacun de nous, un coffret en acier niellé d'argent et un autre en marbre vert, des stores d'une finesse exquise, des pièces de rabane et des peintures sur soie blanche, signées d'artistes connus dans le pays.

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Combien de temps encore subsistera l'étrange Corée? A peine vient-elle de secouer le joug débonnaire de la Chine, voici que des menaces de tous côtés l'entourent: le Japon la convoite comme une proie facile, à portée de la main; et du côté du nord, la Russie s'approche à grands pas, à travers les steppes sibériens et les plaines de Mandchourie. Le vieil Empereur, longtemps momifié, commence de s'éveiller dans l'effarement, à se sentir de jour en jour plus enserré par la douce civilisation du genre occidental. Il veut des chemins de fer, des usines qui fument. Et vite il arme des soldats, il fait venir des fusils, des canons, toutes ces jolies choses que nous avons nous-mêmes pour tuer vite et loin.

XLI