En montant chez madame Prune, une sorte de pressentiment m'était venu du trop galant spectacle qui pouvait m'y attendre. C'était l'heure de la baignade, que les Nippons, les soirs d'été, pratiquent sans mystère. Dans ce haut faubourg, où les mœurs sont demeurées plus simples qu'en ville, cela se passait encore au temps de Chrysanthème; des personnes sans malice, tant d'un sexe que de l'autre, se rafraîchissaient dans des cuves de bois, ou des jarres de terre cuite, posées sur les portes ou dans les jardinets, et leurs visages, émergeant de l'eau claire, témoignaient d'un innocent bien-être... Si madame Prune aussi, me disais-je, allait être dans son bain!...
Et elle y était!
Quand j'eus fait tourner le mécanisme à secret du portillon, j'aperçus dès l'abord une cuve, qui m'était depuis longtemps connue, et d'où s'échappait une nuque charmante, comme sortirait une fleur d'un bouquetier. Et la baigneuse, spirituelle et enjouée même dans les occurrences les plus prosaïques de la vie, s'amusait gracieusement toute seule à faire: «Blou, blou, blou, brrr!» en soufflant à grand bruit sous l'eau.
XLII
1er juillet
Combien c'est changé dans les sentiers de la montagne! Une folle végétation herbacée a tout envahi; elle a presque submergé les tombes, comme une innocente et fraîche marée verte, venue en silence de partout à la fois. Quand je monte aujourd'hui chez la mousmé Inamoto, sous un ciel pesant et chargé d'averses, mes pieds s'embarrassent dans les gramens, les fougères, et, le long du mur qui enferme le bois, on ne voit plus la foulée que j'avais faite.
La mousmé Inamoto, je ne me figurais pas qu'elle serait là, à m'attendre, et je me sens tout saisi d'apercevoir, au-dessus du mur gris, son front, ses deux yeux qui me regardaient venir.
—C'est moi que tu attends? Tu savais donc?
—Hier, dit-elle, quand les canons ont tiré, j'ai reconnu le grand vaisseau de guerre français. Il n'y a que le tien si grand et peint en noir.
Moi qui craignais de ne pas la retrouver, ou d'être désenchanté en la revoyant! Je crois seulement qu'elle a un peu grandi, comme les fougères de son parc, mais elle est même plus jolie, et j'aime encore davantage l'expression de ses yeux.