Plus loin, une source jaillit dans un bassin naturel, et voici une troupe de biches, avec leurs faons, qui descendent de la forêt pour y boire. Par crainte de les effaroucher, j'avais d'abord ralenti le pas, mais je comprends bientôt qu'elles n'ont aucune frayeur. Et même, l'instant d'après, nous nous trouvons cheminer ensemble dans le même sentier d'ombre, elles si près de moi que je sens leur souffle sur ma main.
Le soir, quand je reviens, par la baie que gardent les grands portiques dans l'eau, autre compagnie de biches encore, qui s'amuse à traverser le frêle pont sacré, entre les images de dieux ou de déesses. Et, arrivées au bout, les voilà prises d'une soudaine fantaisie de vitesse, où la peur certainement n'entre pour rien; elles filent alors comme le vent, puis disparaissent dans les sentiers de la montagne surplombante, et bientôt sans doute dans les nuages proches,—où quelque divinité d'ici a dû les appeler.
L
Lundi, 7 octobre.
Nous repartons ce matin sans avoir aperçu le sommet de l'île aux forêts,—le dôme, pourrait-on dire, de cet immense temple vert,—car le même rideau de nuées persiste à l'envelopper. Et bientôt disparaît l'abrupt rivage si magnifiquement tapissé de verdure; disparaissent les portiques religieux, en sentinelle aux abords, avec leurs longs reflets dans l'eau.
Nous nous en allons tranquillement sur cette mer Intérieure, qui est comme un lac immense, aux rives heureuses. Les grandes jonques anciennes, qui ont des voiles pareilles à des stores drapés, circulent encore en tous sens, poussées aujourd'hui par une brise très douce, d'une tiédeur d'été. Çà et là, au fond des gentilles baies, on aperçoit les villages proprets, aux maisonnettes en planches de cèdre, avec toujours, pour les protéger, quelque vieille pagode perchée au-dessus, dans un recoin d'ombre et de grands arbres. De loin en loin, un château de Samouraïs: forteresse aux murailles blanches, avec donjon noir,—quelqu'un de ces donjons à la chinoise qui ont plusieurs étages de toitures et qui donnent tout de suite la note d'extrême Asie. Et, dans ce Japon, les cultures n'enlaidissent pas comme chez nous la campagne; les champs, les rizières sont des milliers de petites terrasses superposées; au flanc des coteaux, on dirait, dans le lointain, d'innombrables hachures vertes.
C'est déjà, pour un peuple, un rare privilège et un gage de durée, d'être peuple insulaire; mais surtout c'est une chance unique, d'avoir une mer intérieure, une mer à soi tout seul où l'on peut en sécurité absolue ouvrir ses arsenaux, promener ses escadres.
LI
Jeudi, 10 octobre.
Avant de sortir ce matin de la mer Intérieure, nous nous étions arrêtés, les derniers jours, dans quelques villages des bords; villages tous pareils, où semblait régner la même activité physique, et la même tranquillité dans les esprits. Des petits ports encombrés de jonques de pêche et où l'on sentait l'acre odeur de la saumure. Des maisons tout en fine et délicate menuiserie, d'une propreté idéale, gardant l'éclat du bois neuf. Une population alerte et vigoureuse, singulièrement différente de celle des villes, bronzée à l'air marin, bâtie en force, en épaisseur, avec un sang vermeil aux joues. Des hommes nus comme des antiques, souvent admirables, dans leur taille trapue, leur musculature excessive, ressemblant à des réductions de l'hercule Farnèse. A vrai dire, des femmes sans grâce, malgré leur teint de santé et leurs cheveux bien lisses; trop solides, trop courtaudes, avec de grosses mains rouges. Et d'innombrables petits enfants, des petits enfants partout, emplissant les sentiers, s'amusant dans le sable, s'asseyant par rangées sur le bord des jonques comme des brochettes de moineaux. Ce peuple ne tardera pas à étouffer dans ses îles, et fatalement il lui faudra se déverser autre part.