Comme c'est drôle: j'ai été quelqu'un de Nagasaki, moi, il y a longtemps, longtemps, il y a beaucoup d'années!... Je l'avais presque oublié, mais je me le rappelle de mieux en mieux, à mesure que je m'enfonce dans cette ville étrange. Et mille choses me jettent au passage un mélancolique bonjour, avec une petite gerbe de souvenirs,—mille choses: les cèdres centenaires penchés autour des pagodes, les monstres de granit qui veillent depuis des âges sur les seuils, et les vieux ponts courbes aux pierres rongées par la mousse.
Des bonjours mélancoliques, disais-je... Mélancolie des quinze ans écoulés depuis que nous nous sommes perdus de vue, voilà tout. Par ailleurs, pas plus d'émotion que le jour de l'arrivée: c'était donc bien sans souffrance et sans amour que j'avais passé dans ce pays.
Ces quinze années pourtant ne pèsent guère sur mes épaules. Je reviens au pays des mousmés avec l'illusion d'être aussi jeune que la première fois, et, ce que je n'aurais pu prévoir, bien moins obsédé par l'angoisse de la fuite des jours; j'ai tant gagné sans doute en détachement que, plus près du grand départ, je vis comme s'il me restait au contraire beaucoup plus de lendemains. En vérité, je me sens disposé à prendre gaîment notre séjour imprévu dans cette baie, qui est encore, à ce qu'il semble, l'un des coins les plus amusants du monde.
Sur le soir de cette journée, presque sans l'avoir voulu, je suis ramené vers Dioudjendji, le faubourg où je demeurais: l'habitude peut-être, ou bien quelque attirance inavouée des sourires de madame Prune... Je monte, je monte, me figurant que je vais arriver tout droit. Mais, qui le croirait? dans ces petits chemins jadis si familiers, je m'embrouille comme dans un labyrinthe, et me voici tournant, retournant, incapable de reconnaître ma demeure.
Tant pis! ce sera pour un autre jour, peut-être. Et puis, j'y tiens si peu!
IV
Jeudi, 13 décembre.
J'ai eu le plaisir de rencontrer ce matin au marché madame Renoncule, ma belle-mère, à peine changée; ces quinze ans n'ont pour ainsi dire pas altéré les beaux restes que je lui connaissais, et nous nous sommes salués sans la moindre hésitation.
Elle a été on ne peut plus aimable, et m'a convié à un grand dîner, où je dois revoir quantité de belles-sœurs, de nièces et de cousines. En outre, elle m'a appris que sa fille, madame Chrysanthème, était très avantageusement établie, dans une ville voisine, mariée en justes noces à un M. Pinson, fabricant de lanternes en gros; toutefois le ciel se refuse, hélas! à bénir cette union, qui demeure obstinément stérile, et c'est le seul nuage à ce bonheur.
Le dîner de famille, auquel je n'ai pas cru devoir refuser de prendre part, promet d'être nombreux et cordial. Mon fidèle serviteur Osman, que j'ai présenté comme un jeune cousin, y assistera aussi. Mais ma belle-mère qui, dans les situations les plus délicates, ne perd jamais le sentiment des nuances, a jugé plus convenable que monsieur et madame Pinson n'y fussent point conviés.