Pour la fin j'ai réservé madame Prune et ses effusions probables. Depuis cette visite du mois dernier, où je la trouvai aux prises avec son médecin, croirait-on que je n'ai plus songé à m'informer d'elle...
Je commence donc l'ascension de Dioudé jendji, et c'est par ce sentier à échelons si raides, qui jadis arrachait tant de soupirs à la petite madame Chrysanthème, quand nous rentrions le soir, avec nos lanternes achetées chez madame L'Heure, après avoir fait la fête anodine dans quelque maison-de-thé. Il me semble que rien n'a changé ici, pas plus les maisonnettes que les arbres ou les pierres.
L'air est doucement tiède, et un petit vent sans malice promène autour de moi des feuilles mortes. Madame Prune, l'avouerai-je, est bien loin de ma pensée; si je remonte vers son faubourg tranquille, c'est pour dire adieu à des choses, des lieux, des perspectives de mer et des silhouettes de montagne, où quelques souvenirs de mon passé demeurent encore; je suis tout entier à la mélancolie de me dire que, cette fois, je ne reviendrai jamais,—et ce sentiment du jamais plus emprunte toujours à la Mort un peu de son effroi et de sa grandeur...
Là-haut dans le jardinet de mon ancien logis, dont j'ouvre le portail en habitué, une vieille dame à l'air béat est assise au soleil du soir et fume sa pipe. Robe d'intérieur en simple coton bleu. Plus rien de fringant dans le port de tête. Ni apprêts ni postiches dans la chevelure; deux petites queues grises, nouées sur la nuque à la bonne franquette. Enfin, une personne ayant complètement abdiqué, cela saute aux yeux de prime abord, et je n'en reviens pas.
—Madame Prune, dis-je, voici l'heure du grand adieu.
Petit salut insouciant, en guise de réponse. Debout derrière elle, replète aussi, niaise et un peu narquoise, se tient mademoiselle Dédé.
—Madame Prune, insiste-je, ne me croyant pas compris, je m'en retourne dans mon pays; entre nous l'éternité commence.
Second salut de simple politesse, et, pour m'inviter à m'asseoir, geste aimable sans chaleur.
Comment, tant de calme en présence de la suprême séparation!... Mais alors, c'est donc que, seul, mon corps périssable aurait eu le don d'émouvoir cette dame, puisque aujourd'hui, délivrée enfin de la tyrannie d'une imagination trop romanesque, elle ne trouve plus dans son cœur un seul élan vers le mien.
—Eh bien! non, madame Prune, s'il en est ainsi, je ne m'assoirai point: je croyais vos sentiments placés plus haut. La déception est trop cruelle. Je m'en vais.