Au bout de l'avenue, la nuit verte tout à coup s'épaissit davantage; ici, les grands chênes ont des siècles, les mousses et les fougères se sont installées sur les vigoureuses ramures. Et enfin commence d'apparaître cette demeure de Belle-au-Bois-Dormant. Dans la même pénombre toujours, c'est d'abord la vieille grille en fer forgé et le perron moussu d'une immense et royale terrasse à balustres, et puis, au delà, encore loin, dans une échappée entre les branches, une façade et des tours dorées au soleil d'automne. Deux pavillons Louis XIII, fermés depuis cent ans, se dressent aux angles de cette terrasse déserte, qui domine de trente ou quarante pieds la rivière enclose, le monde frémissant des peupliers et des yeuses, la mêlée des herbages, des joncs, des fougères d'eau et des nénufars, toute l'inextricable jungle d'en bas....

Celui des nouveaux maîtres de céans qui m'attendait vient à ma rencontre. Il va donc me donner accès dans le château, près duquel j'ai vécu si longtemps sans y pouvoir entrer.

Premier portail en pierre rougeâtre, où des bas-reliefs de quatre siècles représentent des lions endormis. Puis, donjon avancé du guet, ancien pont-levis, cour d'honneur. Et les tours du château même sont à présent au-dessus de nos têtes, avec leurs créneaux du moyen âge féodal et leurs toits d'ardoise ajoutés lors de la Renaissance.

La porte s'ouvre et nous sommes dans la place. Bien que les murailles extérieures n'eussent point de lézarde, je prévoyais un délabrement de logis abandonné. Non, rien n'a souffert. Les parois, il est vrai, sont badigeonnées de modeste chaux paysanne, mais tous les plafonds ont gardé leurs énormes solives, peinturlurées à la Renaissance, et il suffirait d'un lavage pour en ressusciter complètement les dessins et le coloris. Ça et là, des meubles fanés à point, des soies qui s'éteignent, du Louis XV, du Louis XVI ou du Directoire.... Vraiment un acquéreur, assez affiné pour comprendre cette sorte de simplicité seigneuriale qui fut celle de nos châteaux de province à la fin du dix-huitième siècle, n'aurait ici que la peine de prendre place.

Une salle pourtant détonne par son luxe plus surchargé. Des artistes de la Renaissance italienne, mandés par les seigneurs d'alors, y avaient prodigué les peintures et les ciselures; aux murailles et au plafond, des encadrements sculptés en plein bois, avec une précieuse finesse, entourent de curieux tableaux, d'une époque indécise et transitoire, où certains visages ont la naïveté des primitifs, tandis que des clairs-obscurs et des détails de muscles sentent l'influence de Michel-Ange.

Mais ce qui est sans prix, ce qui est sans égal nulle part, c'est la vue que l'on a des fenêtres d'en haut et des chambres des tours: au delà des grandes terrasses superposées et des vieux jardins à la française, partout, n'importe où l'on regarde, un lointain qui fait oublier le siècle présent, un lointain qui n'indique aucune époque de l'histoire; si l'on veut, c'est le moyen âge, ou même c'est le temps des Gaules; rien que le tranquille déploiement des branches, la paix infinie des choses que l'homme n'a pas encore dérangées. On respire l'éternelle senteur des arbres, des mousses et de la terre. Vers le sud, il y a les bois par lesquels je suis arrivé et qui tombent dans le ravin des grottes. Dans tout l'ouest, au-dessus de la rivière et d'une ligne rocheuse, ces autres bois très embroussaillés—où je connais des sépultures gallo-romaines et qui, en dehors du champ de la vue, confinent à un étrange petit désert de pierrailles. Vers le nord, enfin, c'est un moutonnement de cimes plus hautes et plus sombres, d'un vert intense où jamais l'automne ne met ses teintes de rouille: la forêt de «chênes-verts» que nous visiterons tout à l'heure.

Et, devinant déjà aux allures de mon hôte, à son esprit distingué, qu'il saura comprendre, je lui représente quel crime il commettrait en livrant à des barbares ce domaine. En effet, il était pleinement de mon avis. Mais, pour des questions de partage (nombreux héritiers tous dispersés et établis en d'autres sites), il fallait vendre, et les coupeurs d'arbres renouvelaient des offres pressantes.

—Vous, me dit-il, achetez-le!

Réponse à prévoir, évidemment. Mais ce serait une peu raisonnable fantaisie, et pour ne venir jamais, car j'ai déjà, moi aussi, fixé ma vie ailleurs....