Donc, aujourd'hui, fête de soleil partout sous mes yeux. En face de moi, Fontarabie—qui, dans un avenir prochain, va être, hélas! irrémédiablement défigurée,—l'antique Fontarabie, aux couleurs de cuivre et de basane, trônait encore telle qu'autrefois, sur son rocher, au pied de la chaîne des Cantabres. Et plus loin la mer—qui va bientôt, hélas! m'être cachée derrière une ligne de modernes villas—traçait à l'horizon sa tranquille ligne bleue.

A un tel matin une journée a succédé, douce comme en juin. Et l'après-midi j'ai pris la route de la plage. Une petite route étroite, que j'ai connue jadis paisible et charmante; à présent, rétrécie encore par un tramway, et défoncée par les autos, si impraticable qu'il faut prendre à côté dans les champs.

Elle était tranquille et comme recueillie aujourd'hui, cette plage, dans une quasi-solitude que l'hiver lui a rendue et qui rappelait encore un peu ses chers aspects d'autrefois. Mais pourtant que de dégâts, commis déjà sur ces dunes et ces sables, depuis deux ans à peine que des spéculateurs s'y sont abattus, les ont achetés pour les mettre en rapport! Jadis, c'était un sol exquis, feutré et brodé de ces plantes délicates qui demandent des siècles de paix pour se produire: des mousses d'un velours spécial, des immortelles odorantes et des milliers de petits oeillets roses, parfumant les entours avec leur baume sauvage. De ce sol précieux, il ne reste plus que ça et là des lambeaux; tout est bouleversé, dénivelé, coupé de larges avenues empierrées que vont border les villas de demain. Les tapis d'oeillets roses ne seront bientôt plus ici qu'une légende du vieux temps.

En cette belle journée d'hiver, les intrus cependant n'étaient en vue nulle part, chassés sans doute vers les villes par tant de bourrasques et de pluies qui viennent de passer. On apercevait seulement au loin, sur le sable lisse et mouillé, tout au bord des lames qui déferlaient, des essaims de petits êtres, d'une taille de pygmée, cheminant avec lenteur et sans jeux: trois cents petits garçons et petites filles; les convalescents de la tuberculose; les hôtes de l'immense sanatorium que j'ai vu tout récemment fonder sur cette plage jusqu'alors déserte, et qui, de saison en saison, développe toujours plus ses maisonnettes à toit rouge, grandit, envahit comme un puissant village. Oh! les pauvres petits, loin de moi la pensée de protester contre leur présence, si peu décorative soit-elle, puisque cet air marin les sauve. Passe pour le sanatorium envahisseur. Mais les villas, les hôtels, le casino, les croupiers, j'en saisis moins les bienfaits.

Du côté sud de la grande plage, je regardais maintenant se détacher, sur le fond sombre des montagnes espagnoles, le groupe de ces villas qui ont surgi depuis une année, avec une stupéfiante vitesse,—et je me sentais forcé de convenir qu'elles n'étaient pas laides; que, si l'on s'en tenait là, ce serait acceptable encore. En effet, dans notre infortune, nous avons été assez heureux pour que le chef de l'exploitation ne fût qu'un demi-barbare; quelqu'un de déjà évolué, qui a dépassé tout de même l'époque du chalet polychrome à clochetons en zinc. Il a compris ce qui n'avait pu entrer jusqu'ici dans les cervelles bouchées des aménageurs de villes d'eaux, à savoir qu'ils ont intérêt, même pour attirer leurs clients, à laisser à chaque pays-un peu de son caractère. Et ces aillas dont il vient de nous doter sont des Biaisons basques, interprétées avec une assez louable recherche d'exactitude; du toc s'y est glissé, il va sans dire; cependant, bénissons le destin qui nous a préservés du «modem style»!

Mais quelle mentalité ont-ils donc, en somme, ces malfaiteurs inconscients qui entreprennent d'aménager notre plage? Avant sans doute obscurément senti—puisqu'ils sont venus—le charme de l'Euzkalerria, ils ne s'aperçoivent pas qu'ils le détruisent! Ce charme, ont-ils vraiment cru pouvoir le maintenir ici, rien qu'en recopiant, ou à peu près, l'architecture de quelques maisons surannées? Et restent-ils incapables de comprendre ce qui va manquer à leur pastiche je ville basque: l'empreinte du passé, le mystère et l'indéfinissable calme, la protection latente des vieilles églises et le chant de leurs cloches, tout l'indicible de ce pays, et son âme enfin,—son âme ombrageuse qui bien entendu fuit et se dérobe à leur seule approche?...

«Nous vous amenons la richesse», disent-ils, de bonne foi sans doute. Et les gens, pris comme des alouettes au miroir, battent des mains à cette annonce, maudissant le prophète de malheur que je deviens, accueillent en naïfs ce semblant de luxe qui leur arrive. Déjà tout change dans la région contaminée et la tradition s'oublie, le béret se démode, la couleur s'éteint; des boutiques, qui étaient gentilles et campagnardes, s'affublent de vitrages «art nouveau»; le fandango, sur la place de l'église, disparaît devant le quadrille de barrière. Les besoins et les convoitises vont croissant; telle Basquaise, que j'ai connue charmante un foulard noué sur les cheveux, désorientée aujourd'hui sous son grand chapeau et son grand voile, quitte son travail pour aller jouer à la dame touriste en rôdant autour du casino le soir. Parmi les humbles, quelques-uns des plus avisés commencent bien à dire: «Mais nous payons tout plus cher, et bientôt comment pourrons-nous vivre?» Attendez, mes pauvres amis; ce n'est encore que le début; il ne sera pas pour vous, pêcheurs, ouvriers ou modestes marchands, l'or que jetteront peut-être ici les baigneurs, mais pour les aigrefins qui s'installent toujours à leur suite. Et vos fils deviendront des guides en tous genres à l'usage des étrangers. Quant à vos filles, ce sera pire; instruisez-vous d'ailleurs en observant Biarritz et Saint-Jean-de-Luz. Tout pays qui s'ouvre au tourisme abdique sa dignité, en même temps que son lot de paix heureuse....


Le déclin magnifique du soleil m'annonçant l'heure où j'avais donné rendez-vous à mes partenaires de «pala», je me suis dirigé vers ce fronton du jeu de pelote, qui naguère attirait sur la plage une affluence purement basque. Et là encore tout était dérangé, meurtri,—car la destruction de cette place du jeu national est, hélas! décrétée par les nouveaux «aménageurs» de notre bord de mer.

A peine avions-nous commencé de jouer quand même, au milieu de ce désarroi d'abandon, que deux ou trois cents petits spectateurs venaient de près nous enserrer: toujours les hôtes du sanatorium, les petits tuberculeux déjà cicatrisés, en train de refaire ici leurs bonnes joues roses. Oh! bien gentils, les pauvres enfants, et bien empressés toujours à nous rapporter les pelotes lancées trop haut qui s'égaraient. Certes, j'aimais mieux les voir autour de moi que les touristes qui, cet été—si je' n'ai pas déjà dit adieu à ce pays,—viendront m'observer avec malveillance. Mais l'époque, si récente, où il n'y avait personne! Songer qu'hier encore cette plage admirable n'appartenait qu'aux Hendayais, aux paysans des hameaux d'alentour, et à quelques discrets artistes! La ligne fière des grands brisants et des sables fuyait alors ininterrompue, s'en allait mourir là-bas au pied de l'abrupte et déserte falaise cantabrique. Et lorsqu'on revenait du jeu de paume, par ces soirs de Biscaye qui sont tantôt limpides et dorés, tantôt alourdis de gros nuages fauves, on avait autour de soi d'exquises solitudes, où la silhouette de Fontarabie trônait dans le lointain comme une apparition des vieux temps. Et on était grisé par la senteur des dunes, toutes fleuries d'immortelles et d'oeillets roses.