A nouveau des perspectives d'arbres se déplient devant moi, ramenant l'illusion qu'une forêt doit être proche. Sur les pelouses, un feu d'artifice en géraniums tout rouges, et, à ma droite, un palais plutôt maussade, aux murailles enfumées, presque noires: Buckingham Palace, la résidence royale; n'était alentour cet espace libre qui lui donne grand air, il ne semblerait ni assez beau ni assez vaste pour de tels souverains.
La foule est là, qui stationne, rangée le long des trottoirs, attendant quelqu'un ou quelque chose. Une voiture vient de passer, très saluée, qu'à peine j'ai eu le temps d'apercevoir, et des ouvriers, arrêtés aussi pour regarder, m'apprennent que c'étaient le prince et la princesse de Galles;—(ils prononcent leurs noms avec une nuance de respect que nous n'aurions plus en France). Ils sont polis, ces ouvriers, l'air bon enfant. Si je veux rester, me disent-ils, je verrai le Roi et la Reine, qui vont sortir bientôt.—Certainement je resterai, car c'est aussi une manière de faire connaissance avec les Majestés, que de les observer d'abord d'en bas, mêlé aux plus humbles sur leur parcours.
Énormément de monde. Et le spectacle cependant doit être usé ici, car les souverains, paraît-il, sortent souvent. Mais leurs sujets aiment bien les revoir et s'amassent toujours, comme naguère, dans nos campagnes françaises, on accourait sur le passage du Saint Sacrement. Le Roi, pour les Anglais, représente encore l'âme de l'Angleterre,—et on comprend tout ce qu'une telle idée doit donner à un peuple de cohésion et de solidité.
Je regarde les pelouses, empourprées de géraniums, et le palais morose, qui semble au milieu d'un bois. A chaque porte se tiennent des soldats rouges, plus roides que les nôtres, coiffés d'un haut bonnet à poils qui chez nous figurerait un objet préhistorique; ils sont placides, décoratifs, et d'ailleurs inutiles, tant la résidence paraît gardée par le respect de tous.
Enfin, la voiture royale! Elle s'avance au trot rapide, précédée d'une escorte de cavaliers rouges qui ont très noble allure. J'aperçois le visage du Roi, au moment où il rend le salut à un groupe de presque miséreux; il a l'air bienveillant et bon; il sourit, on devine qu'il se sent en confiance, comme vraiment au milieu des siens. Et, à côté de lui, est-ce possible que ce soit la Reine? cette encore si jeune femme dont le profil exquis, plus fin que ceux que Ton grave sur les camées, accuse à peine trente ans.
BERLIN VU DE LA MER DES INDES
Novembre 1899.
De loin et par contraste, des choses, des lieux, que Ton avait assez distraitement vus en passant, vous réapparaissent quelquefois en souvenir, sous leurs définitifs aspects, et l'on en demeure obsédé. Ainsi aujourd'hui, au milieu de tout ce bleu de la mer des Indes—où je m'en vais doucement, bercé sous le soleil—l'image d'une ville du Nord, que je visitai il y a vingt jours à peine, revient me poursuivre. Oh! l'oppressante et triste ville!...
Je ne sais quelle curiosité me prit de la connaître, cette capitale allemande, que je me refusais à croire ennemie, et c'est à la veille même de mon départ pour l'Inde profonde que brusquement je décidai de l'aller voir.