Dès que je le regarde, la lointaine Polynésie revient pénétrer mon âme de son mystère:—son grand mystère de solitude et d'ombre, que j'ai vainement cherché à traduire dans un de mes livres d'autrefois. Du vent et des nuages; un vent puissant, régulier, éternel comme s'il était l'haleine du monde; l'Alise austral, poussant les houles d'un océan immense vers des îles aux ceintures de corail blanc. Et la blancheur des grèves mugissantes, entourant un chaos de montagnes, de forêts sombrement silencieuses, où s'amassent et s'emprisonnent ces nuages que l'Alise promène au-dessus du désert des eaux.... Je retrouve tout cela et tant d'autres choses encore,... l'allure balancée des filles aux pieds nus, l'ambre de leur chair, la caresse sauvage et triste de leurs yeux, et puis leurs chants du soir, sous l'obscurité des hauts palmiers si frêles qui s'agitent aux moindres souffles de la mer.... Tant d'autres choses encore je retrouve, de très indicibles choses, quand je regarde le pauvre collier en fleurs d'hibiscus, tout desséché aujourd'hui et qui, avec les années, dépose au fond de sa boîte une mince couche de cendre.
Il me vient, ce collier, d'une jeune fille rencontrée une fois, au crépuscule, sur une plage solitaire, et aimée ardemment l'espace d'une heure, tandis que soufflait avec violence dans nos poitrines une brise humide et chaude qui était comme saturée de vie. Je me rappelle combien cette plage devenait blanche, au milieu de l'obscurité envahis santé; des coraux, émiettés là depuis des siècles, lui faisaient un tapis de neige qui bruissait légèrement sous nos pieds. Le lieu se déployait autour de nous en lignes infinies dans la pénombre du soir; il avait l'unité puissante d'un site des époques primitives, et le Grand-Océan l'encerclait de sa courbe souveraine. La surface des eaux luisait encore, par places, aux derniers reflets du soleil éteint, et, sur un rideau de nuées qui enténébrait toute la base du ciel, l'horizon marin se dessinait en clartés pâles. Derrière la blanche plage, aussitôt commençait, sur un sol gris, la colonnade grise des cocotiers—qui sont les arbres du bord de la nier dans ces archipels de Polynésie. Leur verdure, leurs bouquets de plumes vertes se tenaient si haut que nous ne voyions, en marchant, que leurs tiges couleur de cendre, trop longues et trop minces, à ce qu'il semblait, pour supporter en l'air toutes ces palmes; rien que les gerbes des tiges, la forêt des tiges géantes qui se courbaient au souffle du large comme d'effrayants roseaux, nous faisant tout petits et négligeables, nous deux, sous leur agitation de choses immenses.
La beauté de la jeune fille, survenue au milieu de cette solitude et rapprochée de moi par le hasard, rayonnait sauvagement sous ses sourcils froncés, dans ses yeux de hardiesse et de candeur. Ses cheveux droits tombaient sur ses flancs comme de lourdes coulées de lave noire. Elle avait inconsciemment la grâce exquise des attitudes, avec la perfection absolue de la forme, toute l'originelle splendeur humaine que les peuplades de ces îles ont conservée. Et je regardais le collier en fleurs d'hibiscus, d'un rouge ardent sur le bronze clair et presque rose de la gorge nue: cette respiration de jeune fille semblait le bercer là, au rythme d'une vie fraîche et superbe....
L'heure crépusculaire, la tristesse de l'heure, les aspects terribles ou désolés des choses furent complices pour plus étroitement nous unir,—enfants que nous étions, enfants seuls et perdus au milieu d'ambiances trop farouches. L'effroi du soir, l'horreur magnifique du lieu avivaient pour nous ce besoin qu'a toute âme d'une autre âme, et,—dans un ordre plus humble, mais, hélas! aussi humain,—ce désir que tout corps éprouve d'un autre corps, d'un corps doux à caresser et à étreindre, pour tromper l'angoisse de se sentir seul devant le mystère des impassibles choses. Tandis que la Nature s'attestait alentour indifférente et fatale, nous échangions, nous, à plein coeur, d'un même élan spontané, cette tendresse presque encore enfantine qui, chez les très jeunes, mêle à la brutalité de l'amour je ne sais quoi d'infiniment bon et de supérieurement fraternel. Dans cette tendresse-là, qui fit nos fronts s'appuyer l'un à l'autre, il y avait, si l'on peut dire ainsi, un peu de l'universelle pitié qui rapproche les hommes ou les bêtes aux heures d'imprécise angoisse,—et, sans doute, y avait-il aussi pour moi l'ivresse de fondre en cette créature, très voisine de l'humanité primitive, l'enfant trop raffiné héréditairement que j'avais déjà conscience d'être....
Quand ce fut l'instant de nous séparer, la nuit était à peu près venue,—la nuit qui, pour l'imagination des Polynésiens, amène sous ces grandes palmes l'effarante promenade des fantômes tatoués à visage bleu. Toujours il y avait là-bas, sur les rebords les plus lointains du cercle de la mer, ces lueurs pâles qui faisaient les eaux moins obscures que les voiles du ciel. Je revois encore, après tant d'années, l'éclairage sinistre qui persistait à l'horizon ce soir-là.
Elle, avant de s'enfuir, ôta son collier en fleurs d'hibiscus pour le passer à mon cou; puis, s'avança brusquement tout près, tout près pour me regarder, son front presque sur le mien; je vis alors, à toucher mes yeux briller ses yeux à elle, très dilatés et mouvants. Dans l'étrangeté de son sourire ensuite, je sentis entre nous, malgré la tendresse échangée, un abîme d'incompréhension, comme entre deux êtres d'espèce différente, incapables de se pénétrer jamais.
Le lendemain, nous devions nous retrouver à la même heure; mais une grande bourrasque s'était déchaînée, il tombait une pluie de déluge, elle ne fut pas au rendez-vous. Et, le matin suivant, notre frégate quitta cette île pour n'y plus revenir.
J'en gardai plusieurs jours une tristesse qui ne s'expliquait pas, avec un désir attendri de la revoir,—comme il arrive quelquefois pour des jeunes femmes entrevues et aimées en rêve, qu'on ne peut espérer retrouver puisqu'on sait leur inexistence. Pour moi, celle-là semblait bien aussi impossible à ressaisir et aussi perdue qu'une vision de rêve, car je n'avais alors aucun moyen, pauvre petit aspirant de marine que j'étais, de ramener un navire vers l'Océanie. Entre nous deux sans doute quelque chose avait jailli de plus que le désir de nos jeunes chairs, sans quoi je n'aurais pas eu ce long serrement de coeur et je ne me souviendrais plus.
Mais c'est surtout ce regard, l'interrogation de ce dernier regard trop près du mien, c'est cela qui a gravé dans ma mémoire l'heure et le lieu, tout le grand décor crépusculaire et le cercle pâle de l'horizon.
Et maintenant, l'évocation finie, je vais renfermer, pour des années peut-être, l'humble collier dans son humble boîte. C'est d'ailleurs une évocation déjà confuse, et il faut à présent l'effort de ma volonté pour l'obtenir, car il s'éloigne de plus en plus vite, l'instant, si furtif au milieu du glissement rapide et infini des durées, l'instant où ces quelques brins de paille décolorés étaient de larges fleurs vivantes, d'un rouge de pourpre, posant sur cette naïve poitrine nue.... La gorge qui fut jeune et admirable, comment est-elle aujourd'hui, et comment sont les grands yeux interrogateurs?