Ce qu'elle éprouva assurément fut autre chose et plus qu'une impression de plaisir physique; elle eut le sentiment d'une protection, d'une sympathie dans sa détresse d'abandonnée. Voilà donc pourquoi elle était sortie de sa cachette obscure, la Moumoutte; ce qu'elle avait résolu de me demander, après tant d'hésitations, ce n'était ni à manger ni à boire; c'était, pour sa petite âme de chatte, un peu de compagnie en ce monde, un peu d'amitié...

Où avait-elle appris à connaître cela, cette bête de rebut, jamais flattée par une main bienveillante, jamais aimée par personne—si ce n'est peut-être dans la jonque paternelle, par quelque pauvre petit enfant chinois sans jouets et sans caresses, poussé au hasard comme une chétive plante de trop dans l'immense grouillement jaune, aussi misérable et affamé qu'elle-même, et dont l'âme incomplète ne laissera, en disparaissant, pas plus de trace que la sienne?...

Alors une patte frêle se posa timidement sur moi—oh! avec tant de délicatesse, tant de discrétion!—et après m'avoir longtemps encore consulté et prié du regard, la Moumoutte, croyant pouvoir brusquer les choses, sauta enfin sur mes genoux.

Elle s'y installa en rond, mais avec un tact, une réserve, se faisant toute légère, à peine appuyée, presque sans poids,—et me regardant toujours. Elle resta là longtemps, me gênant bien, et je manquai de courage pour la chasser,—ce que j'aurais fait sans nul doute si elle eût été une jolie bête gaie dans l'épanouissement de vivre. Tout le temps inquiète du moindre de mes mouvements, elle ne me perdait pas de vue, non par crainte que je lui fisse du mal, elle était bien trop intelligente pour m'en croire capable, mais avec un air de me dire: «Est-ce que vraiment je ne t'ennuie pas, je ne t'offense pas?...» Et puis, ses yeux devinrent plus expressifs encore et plus câlins, me disant très clairement: «Par ce jour d'automne, tellement triste à l'âme des chats, puisque nous sommes ici deux isolés, dans ce gîte agité et perdu au milieu de je ne sais quoi de dangereux et d'infini, si nous nous donnions l'un à l'autre un peu de cette chose douce qui berce les misères, qui a son semblant d'immatérialité et de durée non soumise à la mort, qui s'appelle affection et qui s'exprime de temps en temps par des caresses...»

VII

Quand le pacte d'amitié fut signé entre cette bête et moi, des inquiétudes me vinrent sur son avenir. Qu'en faire? L'emmener jusqu'en France, à travers tant de milliers de lieues et de difficultés? Évidemment mon foyer serait pour elle l'asile inespéré où le court petit rêve mystérieux de sa vie de chatte pourrait se finir avec le plus de paix et le moins de souffrance. Mais je ne voyais pas bien cette minable chinoise, en fourrure de pauvre, devenue commensale de la superbe Moumoutte Blanche, si jalouse, qui certainement la houspillerait avec indignation dès qu'elle la verrait paraître... Non, cela n'était pas possible.

D'un autre côté, l'abandonner dans une relâche, chez des amis de hasard, non plus: je l'aurais fait peut-être si elle eût été vigoureuse et belle, mais cette petite plaintive, aux yeux humains, me tenait par la pitié profonde.

VIII