Je voudrais connaître une langue à part, dans laquelle pourraient s'écrire les visions de mes sommeils. Quand j'essaie avec les mots ordinaires, je n'arrive qu'à construire une sorte de récit gauche et lourd, à travers lequel ceux qui me lisent ne doivent assurément rien voir; moi seul, je puis distinguer encore, derrière l'à peu près de ces mots accumulés, l'insondable abîme.
Il paraît que les rêves, même ceux qui nous semblent les plus longs, n'ont qu'une durée à peine appréciable, rien que ces instants toujours très fugitifs où l'esprit flotte entre la veille et le sommeil; mais nous sommes trompés par l'excessive rapidité avec laquelle leurs mirages se succèdent et changent; ayant vu passer tant de choses, nous disons: j'ai rêvé toute une nuit, quand à peine avons-nous rêvé pendant une minute.
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La vision dont je vais parler n'a peut-être pas eu, comme durée réelle, plus de quelques secondes, car elle m'a paru à moi-même fort courte.
La première image s'est éclairée en deux ou trois fois, par saccades légères, comme si, derrière un transparent, on remontait par petites secousses la flamme d'une lampe.
D'abord une lueur indécise, de forme allongée,—attirant l'attention de mon esprit au sortir du plein sommeil, de la nuit et du non-être.
Puis la lueur devient une traînée de soleil, entrant par une fenêtre ouverte et s'étalant sur un plancher. En même temps, mon attention, plus excitée, s'inquiète tout à coup; vague ressouvenir de je ne sais quoi, pressentiment rapide comme l'éclair de quelque chose qui va me remuer jusqu'au fond de l'âme.
Cela se précise: c'est le rayon d'un soleil du soir, venant d'un jardin sur lequel cette fenêtre donne;—jardin exotique où, sans les avoir vus, je sais à présent qu'il y a des manguiers. Dans cette traînée lumineuse sur le plancher, l'ombre d'une plante, qui est dehors, se découpe et tremble doucement,—l'ombre d'un bananier...
Et maintenant les parties relativement obscures s'éclairent;—dans la pénombre, les objets se dessinent,—et je vois tout, avec un inexprimable frisson!
Rien que de très simple pourtant; un petit appartement dans quelque maison coloniale, aux murs de bois, aux chaises de paille. Sur une console, une pendule du temps de Louis XV, dont le balancier tinte imperceptiblement. Mais j'ai déjà vu tout cela et j'ai conscience de l'impossibilité où je suis de me rappeler où, et je m'agite avec angoisse derrière cette sorte de voile ténébreux qui est tendu à un point donné dans ma mémoire, arrêtant les regards que je voudrais plonger au delà, dans je ne sais quel recul plus profond.