Je vais au cimetière, au soleil de midi, pour les dispositions à prendre au sujet du caveau et de la cérémonie de demain. Un temps doux, après ces grands froids passés; un soleil trompeur, jouant la lumière d'été. Je crois que les ciels sombres sont moins mélancoliques, en décembre, que ces demi-soleils, qui chauffent vers le milieu du jour pour faiblir de très bonne heure devant l'humidité et les brouillards. Dans ce cimetière ensoleillé, presque riant, où des milliers de couronnes de perles jettent de fraîches couleurs sur les tombes, je me laisse distraire par instants, l'esprit détendu; puis, tout à coup, me reprend un souvenir de mort, je me rappelle que je suis venu là pour faire préparer la place d'anéantissement destinée à tante Claire.
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La nuit vite revenue, on se dispose pour la dernière veillée. Je regarde longuement, avant de me retirer, la figure sereine de tante Claire, cherchant à fixer en moi cette suprême image d'elle, qui est si consolante et si jolie.
Cet arrangement, ces fleurs sur ce lit, tout cela est tel que je l'avais souhaité, et tel que je l'avais, pour ainsi dire, vu par avance avec une tristesse anticipée.
Mes souvenirs d'enfance me reviennent ce soir avec une netteté rare. Ils me reviennent pour l'adieu sans doute, car il est certain que tante Claire en emporte une grande partie avec elle dans la terre...
Vers mes huit ou dix ans, j'avais un bengali que j'aimais beaucoup. Je savais sa petite existence très fragile et j'avais eu cette précaution singulière de préparer de longue date tout ce qu'il faudrait pour l'ensevelir: une petite boîte de plomb rembourrée de ouate rose et un mouchoir de batiste à tante Claire comme drap de deuil. J'aimais ce petit oiseau d'une affection étrange, exagérée comme étaient beaucoup de mes sentiments d'alors; longtemps à l'avance, je m'étais représenté qu'un jour viendrait où il faudrait coucher le bengali dans cette boîte et où je verrais la cage, devenue silencieuse, occupée par le tout petit cercueil recouvert de son drap blanc.—Un matin, comme on venait de me ramener du collège, tante Claire, qui m'avait guetté par une fenêtre, me prit à part pour m'annoncer, avec des précautions, que l'oiseau avait été trouvé mort, tombé sans cause connue.—Je le pleurai et l'ensevelis comme j'avais depuis longtemps projeté. Puis, jusqu'au surlendemain, je laissai dans la cage le cercueil en miniature couvert du fin mouchoir, et je ne pouvais me lasser de la contemplation triste de cela—qui était la réalité d'une chose depuis longtemps redoutée et imaginée à l'avance absolument sous le même aspect.
Il en est un peu ainsi ce soir. Depuis ces derniers hivers, voyant de plus en plus tante Claire s'affaiblir et vieillir, j'avais eu la vision de son lit de mort, de sa toilette dernière, de ses boucles blanches ainsi refaites et de beaucoup de fleurs jetées sur elle. Ce soir, je contemple la réalité d'une chose que j'avais redoutée et prévue absolument telle qu'elle devait être, avec la certitude de son accomplissement inexorable...
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Vendredi 5 décembre.—Grand froid revenu, sous un ciel bas, obscur, funèbre. Jamais, depuis que suis au monde, pareil hiver n'avait passé sur notre pays. De nouveau, on a ces vagues impressions de fin de tout, de destruction sous la glace envahissante. Et puis l'esprit se resserre, par des temps semblables, se concentre encore davantage sur la pensée dominante du moment—qui, pour nous tous, est la pensée de la mort.
J'avais peur de ce que serait le visage de tante Claire, ce matin au jour. Une nuit de plus aurait pu nous le changer, et nous avions décidé de le recouvrir s'il avait cessé d'être agréable à voir...