Nous sortîmes tous trois, au crépuscule, dans une petite rue triste, triste, bordée de maisonnettes coloniales basses sous de grands arbres; au bout, la mer, vaguement devinée; une impression de dépaysement, de lointain exil, quelque chose comme ce que l'on devait éprouver au siècle passé dans les rues de la Martinique ou de la Réunion, mais avec la grande lumière en moins, tout cela vu dans cette pénombre où vivent les morts. De grands oiseaux tournoyaient dans le ciel lourd; malgré cette obscurité, on avait conscience de n'être qu'à cette heure encore claire qui vient après le soleil couché. Évidemment nous accomplissions là un acte habituel; dans ces ténèbres toujours plus épaisses, qui n'étaient pas celles de la nuit, nous refaisions notre promenade du soir.
Mais les impressions perçues allaient s'éteignant toujours; les deux femmes n'étaient plus visibles; il ne me restait d'elles que la notion de deux spectres légers et doux cheminant à mes côtés... Puis, plus rien; tout s'éteignit à jamais dans la nuit absolue du vrai sommeil.
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Je dormis longtemps après ce rêve,—une heure, deux heures, je ne sais; au réveil, au retour des pensées, dès qu'un premier souvenir m'en revint, j'éprouvai cette sorte de commotion intérieure qui fait faire un sursaut et ouvrir tout grands les yeux... Dans ma mémoire, je retrouvai d'abord la vision à son moment le plus intense, celui où tout à coup j'avais songé à elle, en reconnaissant son grand chapeau jeté sur cette chaise, et où, derrière moi, elle avait paru... Puis lentement, peu à peu, je me rappelai tout le reste: les détails si précis de cet appartement déjà connu, cette femme plus âgée entrevue dans l'ombre, cette promenade dans cette petite rue déserte... Où donc avais-je vu et aimé tout cela? Je cherchai rapidement dans mon passé avec une sorte d'inquiétude, d'anxieuse tristesse, me croyant sûr de trouver. Mais non, rien, nulle part; dans ma propre vie, rien de pareil...
La tête humaine est remplie de souvenirs innombrables, entassés pêle-mêle, comme des fils d'écheveaux brouillés; il y en a des milliers et des milliers serrés dans des recoins obscurs d'où ils ne sortiront jamais; la main mystérieuse qui les agite et les retourne va quelquefois prendre les plus ténus et les plus insaisissables pour les amener un instant en lumière, pendant ces calmes qui précèdent ou suivent les sommeils. Celui que je viens de raconter ne reparaîtra certainement jamais, et reparaîtrait-il même, une autre nuit, que je n'en apprendrais pas davantage au sujet de cette femme et de ce lieu d'exil, parce que, dans ma tête, il n'y a sans doute rien de plus qui les concerne; c'est le dernier fragment d'un fil brisé, qui doit finir là où s'est arrêté mon rêve; le commencement et la suite n'existaient que dans d'autres cerveaux depuis longtemps retournés à la poussière.
Parmi mes ascendants, j'ai eu des marins dont la vie et les aventures ne me sont qu'imparfaitement connues; et il y a certainement, je ne sais où, dans quelque petit cimetière des colonies, de vieux ossements qui sont les restes de la jeune femme au grand chapeau de paille et aux boucles noires; le charme que ses yeux avaient exercé sur un de ces ancêtres inconnus a été assez puissant pour jeter un dernier reflet mystérieux jusqu'à moi; j'ai songé à elle tout un jour... et avec une mélancolie si étrange!
CHAGRIN D'UN VIEUX FORÇAT
C'est une bien petite histoire, qui m'a été contée par Yves,—un soir où il était allé en rade conduire, avec sa canonnière, une cargaison de condamnés au grand transport en partance pour la Nouvelle-Calédonie.