C'était le soir; le soleil déjà très bas ne pénétrait plus guère sous l'épais couvert de la forêt; au-dessus de toute cette végétation, il y avait encore les grands mornes qui jetaient sur nous leurs ombres. Une lumière bleuâtre, qui descendait d'en haut comme dans les caves, tombait à terre sur un tapis de fougères fines et exquises; sous les grands arbres s'étalaient des citronniers tout blancs de fleurs. -- On entendait de loin dans l'air humide le bruit de la grande cascade; -- autrement, c'était toujours ce silence des bois de la Polynésie, -- sombre pays enchanté, auquel il semble qu'il manque la vie.

La petite-fille de Pomaré, grave et sérieuse, ouvrit elle-même la porte aux oiseaux, -- et puis nous nous retirâmes tous pour ne point troubler ce départ.

Mais les petites bêtes avaient l'air peu disposées à prendre la volée. Celle qui la première passa la tête à la porte, -- une grosse linotte sans queue, -- parut examiner attentivement les lieux, et puis elle rentra, effrayée de ce silence et de cet air solennel, -- pour dire aux autres sans doute: "Vous vous trouverez mal dans ce pays; le Créateur n'y avait point mis d'oiseaux; ces ombrages ne sont pas faits pour nous."

Il fallut les prendre tous à la main pour les décider à sortir, et quand toute la bande fut dehors, sautillant de branche en branche d'un air inquiet, -- nous retournâmes sur nos pas.

Il faisait déjà presque nuit. Nous les entendîmes derrière nous jusqu'au moment où nous fûmes hors des grands bois...

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XXVI

...Je ne puis exprimer l'effet étrange que me produisait Rarahu lorsqu'elle me parlait anglais. Elle avait conscience de cette impression, et n'employait ce langage que lorsqu'elle était sûre de ce qu'elle allait dire, et désirait que j'en fusse particulièrement frappé. Sa voix avait alors une douceur indéfinissable, un bizarre charme de pénétration et de tristesse; il y avait des mots, des phrases qu'elle prononçait bien; -- et alors il semblait que ce fût une jeune fille de ma race et de mon sang; il semblait que tout à coup cela nous rapprochât l'un de l'autre, d'une manière mystérieuse et inattendue...

Elle voyait maintenant qu'il ne fallait plus songer à me garder auprès d'elle, que ce projet d'autrefois était abandonné comme un rêve d'enfant, que tout cela était bien impossible et bien fini pour jamais. Nos jours étaient comptés. -- Tout au plus parlais-je de revenir, et encore, elle n'y croyait pas. En mon absence, je ne sais ce qu'avait fait la pauvre petite; on ne lui avait pas connu d'amants européens, c'était tout ce que j'avais désiré apprendre. -- J'avais conservé au moins sur son imagination une sorte de prestige que la séparation ne m'avait pas enlevé, et qu'aucun autre que moi n'avait pu avoir; à mon retour, tout l'amour que peut donner une petite fille passionnée de seize ans, elle me l'avait prodigué sans mesure, -- et pourtant, je le voyais bien, en même temps que nos derniers jours s'envolaient, Rarahu s'éloignait de moi; elle souriait toujours de son même sourire tranquille, mais je sentais que son coeur se remplissait d'amertume, de désenchantement, de sourde irritation, et de toutes les passions effrénées des enfants sauvages.

Je l'aimais bien, mon Dieu, pourtant!