XXXI

...Mata reva était le nom que m'avait donné Rarahu, ne voulant point de celui de Loti, qui me venait de Faïmana ou d'Ariitéa. -- Mata, dans le sens propre, veut dire: oeil; c'est d'après les yeux que les Maoris désignent les gens, et les noms qu'ils leur donnent sont généralement très réussis...

Plumket, par exemple, s'appelait Mata pifaré (oeil de chat); Brown, Mata ioré (oeil de rat), et John, Mata ninamu (oeil azuré)...

Rarahu n'avait voulu pour moi aucune ressemblance d'animal; l'appellation plus poétique de Mata reva était celle qu'après bien des hesitations elle avait choisie...

Je consultai le dictionnaire des vénérables frères Picpus, -- et trouvai ce qui suit:

Reva, firmament; -- abîme, profondeur; -- mystère...

XXXII

JOURNAL DE LOTI

... Les heures, les jours, les mois, s'envolaient dans ce pays autrement qu'ailleurs; le temps s'écoulait sans laisser de traces, dans la monotonie d'un éternel été. - Il semblait qu'on fût dans une atmosphère de calme et d'immobilité, où les agitations du monde n'existaient plus...

Oh! les heures délicieuses, oh! les heures d'été, douces et tièdes, que nous passions là, chaque jour, au bord du ruisseau de Fataoua, dans ce coin de bois, ombreux et ignoré, qui fut le nid de Rarahu, et le nid de Tiahoui. - Le ruisseau courait doucement sur les pierres polies, entraînant des peuplades de poissons microscopiques et de mouches d'eau. - Le sol était tapissé de fines graminées, de petites plantes délicate, d'où sortait une senteur pareille à celle de nos foins d'Europe pendant le beau mois de juin, senteur exquise, rendue par ce seul mot tahitien: "poumiriraïra", qui signifie: une suave odeur d'herbes. L'air était tout chargé d'exhalaisons tropicales, où dominait le parfum des oranges surchauffées dans les branches par le soleil du midi. - Rien ne troublait le silence accablant de ces midi d'Océanie. De petits lézards, bleus comme des turquoises, que rassurait notre immobilité, circulaient autour de nous, en compagnie des papillons noirs marqués de grands yeux violets. On n'entendait que de légers bruits d'eau, des chants discrets d'insectes, ou de temps en temps
la chute d'une goyave trop mûre, qui s'écrasait sur la terre avec un parfum de framboise...