Rarahu s'était donc habituée à considérer cette variété de "long lézard sans pattes" comme le plus méchante et la plus dangereuse de toutes les créatures terrestres; -- c'était pour cela qu'elle m'avait lancé cette insulte...
Elle était jalouse encore, la pauvre petite Rarahu: elle souffrait de ce que Loti ne voulait pas exclusivement lui appartenir.
Ces soirées de Papeete, ces plaisirs des autres jeunes femmes, auxquels ses vieux parents lui défendaient de se mêler, faisaient travailler son imagination d'enfant. -- Il y avait surtout ces thés qui se donnaient chez les Chinois, et dont Tétouara lui rapportait des descriptions fantastiques, thés auxquels Téria, Faïmana et quelques autres folles filles de la suite de la reine, buvaient et s'enivraient. -- Loti assistait, y présidait même quelquefois, et cela confondait les idées de Rarahu, qui ne comprenait plus.
...Quand elle m'eut bien injurié, elle pleura, -- argument beaucoup meilleur...
A partir de ce jour, on ne me vit guère plus aux soirées de Papeete. -- Je demeurais plus tard dans les bois d'Apiré, partageant même quelquefois le fruit de l'arbre-à-pain avec le vieux Tahaapaïru. -- La tombée de la nuit était triste, par exemple, dans cette solitude; -- mais cette tristesse avait son grand charme, et la voix de Rarahu avait un son délicieux le soir, sous la haute et sombre voûte des arbres... -- Je restais jusqu'à l'heure où les vieillards faisaient leur prière, -- prière dite dans une langue bizarre et sauvage, mais qui était celle-là même que dans mon enfance on m'avait apprise. -- "Notre père qui es aux cieux...", l'éternelle et sublime prière du Christ, résonnait d'une manière étrangement mystérieuse, là, aux antipodes du vieux monde, dans l'obscurité de ces bois, dans le silence de ces nuits, dite par la voix lente et grave de ce vieillard fantôme...
XXXVIII
...Il y avait quelque chose que Rarahu commençait à sentir déjà, et qu'elle devait sentir amèrement plus tard, -- quelque chose qu'elle était incapable de formuler dans son esprit d'une manière précise, -- et surtout d'exprimer avec les mots de sa langue primitive. -- Elle comprenait vaguement qu'il devait y avoir des abîmes dans le domaine intellectuel, entre Loti et elle-même, des mondes entiers d'idées et de connaissances inconnues. -- Elle saisissait déjà la différence radicale de nos races, de nos conceptions, de nos moindres sentiments: les notions même des choses les plus élémentaires de la vie différaient entre nous deux. -- Loti qui s'habillait comme un Tahitien et parlait son langage, demeurait pour elle un paoupa, -- c'est-à-dire un de ces hommes venus des pays fantastiques de par delà les grandes mers, -- un de ces hommes qui depuis quelques années apportaient dans l'immobile Polynésie tant de changements inouïs, et de nouveautés imprévues...
Elle savait aussi que Loti repartirait bientôt pour ne plus revenir, retournant dans sa patrie lointaine... Elle n'avait aucune idée de ces distances vertigineuses, -- et Tahaapaïru les comparait à celles qui séparaient Fataoua de la lune ou des étoiles...
Elle pensait ne représenter aux yeux de Loti, -- enfant de guinze ans qu'elle était, -- qu'une petite créature curieuse, jouet de passage qui serait vite oublié...
Elle se trompait pourtant. -- Loti commençait à s'apercevoir lui aussi qu'il éprouvait pour elle un sentiment qui n'était plus banal. -- Déjà il l'aimait un peu par le coeur...