Vaékéhu -- étendue à terre -- tordait ses bras tatoués avec toutes les marques de la plus vive souffrance; ses femmes, accroupies autour d'elle, avec leurs grands cheveux ébouriffés, poussaient des gémissements et menaient deuil (suivant l'expression biblique qui exprime parfaitement leur façon particulière de se lamenter).
On voit rarement dans notre monde civilisé des scènes aussi saisissantes; dans cette case nue, ignorante de tout l'appareil lugubre qui ajoute en Europe aux horreurs de la mort, l'agonie de cette femme révélait une poésie inconnue pleine d'une amère tristesse...
Le lendemain de grand matin, je quittais Nuka-Hiva pour n'y plus revenir, et sans savoir si la souveraine était allée rejoindre les vieux rois tatoués ses ancêtres.
Vaékéhu est la dernière des reines de Nuka-Hiva; autrefois païenne et quelque peu cannibale, elle s'était convertie au christianisme, et l'approche de la mort ne lui causait aucune terreur...
V
FUNÈBRE
Notre absence avait duré juste un mois, le mois de mai 1872.
Il était nuit close, lorsque le Rendeer revint mouiller sur rade de Papeete, le 1er juin, à huit heures du soir.
Quand je mis pied à terre dans l'île délicieuse, une jeune femme qui semblait m'attendre, sous l'ombre noire des bouraos, s'avança et dit:
-- Loti, c'est toi?... Ne t'inquiète pas de Rarahu; elle t'attend à Apiré où elle m'a chargée de te ramener près d'elle. Sa mère Huamahine est morte la semaine passée; son père Tahaapaïru est mort ce matin, et elle est restée auprès de lui avec les femmes d'Apiré pour la veillée funèbre.