De son enfance passée dans les bois, elle avait conservé le sentiment d'une poésie contemplative et rêveuse; elle traduisait ses conceptions originales par des chants; elle composait des himéné dont le sens vague et sauvage resterait inintelligible pour des Européens auxquels on chercherait à les traduire. -- Mais je trouvais à ces chants bizarres un singulier charme de tristesse, -- surtout quand ils s'élevaient doucement dans le grand silence des midis d'Océanie...
Quand venait le soir, Rarahu s'occupait généralement de préparer ses couronnes de fleurs pour la nuit. -- Mais rarement elle les composait elle-même; il y avait certains Chinois en renom qui savaient en fabriquer de très extraordinaires; avec des corolles et des feuilles de vraies fleurs combinées ensemble, ils arrivaient à produire des fleurs nouvelles et fantastiques, -- vraies fleurs de potiches, empreintes d'une grâce artificielle et chinoise...
Les fleurs de gardénia blanc, à l'odeur ambrée, étaient toujours employées à profusion dans ces grandes couronnes singulières, qui étaient le principal luxe de Rarahu.
Un autre objet de parure, plus habillé que la simple couronne de fleurs, était la couronne de piia, faite d'une paille fine et blanche comme la paille de riz, et tressée par les mains des Tahitiennes avec une délicatesse et un art infinis. Sur la couronne de piia, se posait le reva-reva (de reva-reva, flotter) qui complétait cette coiffure des fêtes, et s'éployait comme un nuage, au moindre souffle du vent...
Les reva-reva sont de grosses touffes de rubans transparents et impalpables, d'une nuance d'or vert, que les Tahitiennes retirent du coeur des cocotiers.
La nuit venue, quand Rarahu était parée, et que ses grands cheveux étaient dénoués, nous partions ensemble pour la promenade. Nous allions circuler avec la foule devant les échoppes illuminées des marchands chinois, dans la grande rue de Papeete, ou bien faire cercle au clair de lune, autour des danseuses de upa-upa.
De bonne heure nous rentrions au logis, et Rarahu, qui se mêlait rarement aux plaisirs des autres jeunes femmes, était réputée partout pour une petite fille très sage...
C'était encore pour nous deux une époque de tranquille bonheur, et cependant ce n'étaient plus nos jours de paix profonde, d'insouciante gaîté des bois de Fataoua...
C'était quelque chose de plus troublé et de plus triste. -- Je l'aimais davantage, parce qu'elle était seule au monde, parce que pour le peuple de Papeete elle était ma femme. -- Les habitudes douces de la vie à deux nous unissaient plus étroitement chaque jour, et cependant cette vie qui nous charmait n'avait point de lendemain possible, elle allait se dénouer bientôt par le départ et la séparation...
... Séparation des séparations, qui mettrait entre nous les continents et les mers, et l'épaisseur effroyable du monde...