Ce qui frappait surtout Rarahu, c'était cette agitation éternelle, au milieu de cette solitude tranquille: un grand bruit, et rien de vivant; -- rien que la matière inerte suivant depuis des âges incalculables l'impulsion donnée au commencement du monde.
Nous prîmes à gauche par des sentiers de chèvre qui montaient en serpentant sur la montagne.
Nous marchions sous une épaisse voûte de feuillage; des arbres séculaires dressaient autour de nous leurs troncs humides, verdâtres, polis comme d'énormes piliers de marbre. -- Les lianes s'enroulaient partout, et les fougères arborescentes étendaient leurs larges parasols, découpés comme de fines dentelles. En montant encore, nous trouvâmes des buissons de rosiers, des fouillis de rosiers en fleurs. -- Les roses du Bengale de toutes les nuances s'épanouissaient là-haut avec une singulière profusion, et, à terre dans la mousse, c'étaient des tapis odorants de petites fraises des bois; -- on eût dit des jardins enchantés.
Rarahu n'était jamais allée si loin; elle éprouvait une terreur vague en s'enfonçant dans ces bois. Les paresseuses Tahitiennes ne s'aventurent guère dans l'intérieur de leur île, qui leur est aussi inconnu que les contrées les plus lointaines; c'est à peine si les hommes visitent quelquefois ces solitudes, pour y cueillir des bananes sauvages, ou y couper des bois précieux.
C'était si beau cependant qu'elle était ravie.
-- Elle s'était fait une couronne de roses, et déchirait gaîment sa robe à toutes les branches du chemin.
Ce qui nous charmait le plus tout le long de notre route, c'étaient ces fougères toujours, qui étalaient leurs immenses feuilles avec un luxe de découpure et une fraîcheur de nuances incomparables.
Et nous continuâmes tout le jour à monter, vers des régions solitaires que ne traversait plus aucun sentier humain; devant nous s'ouvraient de temps à autre des vallées profondes, des déchirures noires et tourmentées; l'air devenait de plus en plus vif, et nous rencontrions de gros nuages, aux contours nets et accusés, qui semblaient dormir appuyés contre les mornes, les unes au-dessus de nos têtes, les autres sous nos pieds.
XX
Le soir nous étions presque arrivés à la zone centrale de l'île tahitienne: au-dessous de nous se dessinaient dans la transparence de l'air tous les effondrements volcaniques, tous les reliefs des montagnes; -- de formidables arêtes de basalte partaient du cratère central, et s'en allaient en rayonnant mourir sur les plages. -- Autour de tout cela l'immense océan bleu; l'horizon monté si haut, que par une commune illusion d'optique, toute cette masse d'eau produisait à nos yeux un effet concave. La ligne des mers passait au-dessus des plus hauts sommets; l'Oroena, le géant des montagnes tahitiennes, la dominait seul de sa majestueuse tête sombre. -- Tout autour de l'île, une ceinture blanche et vaporeuse se dessinait sur la nappe bleue du Pacifique: l'anneau des récifs, la ligne des éternels brisants de corail.