Le temple était bâti en corail; le toit, en feuilles de pandanus, était soutenu par des pièces de bois des îles, que reliaient entre elles des amarrages de différentes couleurs, réguliers et compliqués; c'était le vieux style des constructions maories.

Je vois encore ce tableau original: les portes du fond grandes ouvertes sur la campagne, sur un décor admirable de montagnes et de hauts palmiers; auprès de la chaire du missionnaire, la reine en robe noire, triste et recueillie, priant
pour sa petite fille, avec sa vieille amie la cheffesse de Papara. Les femmes de sa suite, groupées autour d'elles en robes blanches. Le temple tout rempli de têtes couvertes de fleurs, -- et Rarahu, que j'avais laissée partir du Rendeer comme une inconnue, mêlée à cette foule...

Un grand silence se fit quand l'himéné d'Apiré, qui avait été réservé pour la fin, entonna ses cantiques -- et je distinguai derrière moi la voix fraîche de ma petite amie, qui dominait le choeur. -- Sous l'influence d'une exaltation religieuse ou passionnée, elle exécutait avec frénésie ses variations les plus fantastiques; sa voix vibrait comme un son de cristal dans le silence de ce temple où elle captivait l'attention de tous.

XXIX

Après la cérémonie, nous passâmes dans la salle du banquet. C'était en plein air, au milieu des cocotiers, que les tables étaient dressées sous des tendelets de verdure.

Les tables pouvaient contenir cinq ou six cents personnes; les nappes étaient couvertes de feuilles découpées et de fleurs d'amarantes. Il y avait une grande quantité de pièces montées, composées par des Chinois au moyen de troncs de bananiers et de diverses plantes extraordinaires. A côté des mets européens, se trouvaient en grande abondance les mets tahitiens: les pâtes de fruits, les petits cochons rôtis tout entiers sous l'herbe, et les plats de chevrettes fermentées dans du lait. On puisait différentes sauces dans de grandes pirogues qui en étaient remplies et que des porteurs avaient grand'peine à promener à la ronde. Les chefs et les cheffesses venaient à tour de rôle haranguer la reine à tue-tête, avec des voix si retentissantes et une telle volubilité qu'on les eût crus possédés. Ceux qui n'avaient point trouvé de place à table mangeaient debout, sur l'épaule de ceux qui avaient pu s'asseoir; c'était un vacarme et une confusion indescriptibles...

Assis à la table des princesses, j'avais affecté de ne point prendre garde à Rarahu, qui était perdue fort loin de moi, parmi les gens d'Apiré.

XXX

Quand la nuit descendit sur les bois d'Afareahitu, la reine rejoignit le Farehaü du district où un logement lui était préparé. L'amiral à cheveux blancs regagna la frégate, et la upa-upa commença.

Toute pensée religieuse, tout sentiment chrétien, s'étaient envolés avec le jour; l'obscurité tiède et voluptueuse redescendait sur l'île sauvage; comme au temps où les premiers navigateurs l'avaient nommée la nouvelle Cythère, tout était redevenu séduction, trouble sensuel et désirs effrénés.