Le jour du départ, à la dernière heure, les préparatifs étant terminés et les grandes malles fermées, nous étions tous dans le salon, réunis en silence comme pour un deuil. On lut un chapitre de la Bible et on fit la prière en famille... Quatre années! et bientôt l'épaisseur du monde entre nous et celui qui allait partir!
Je me rappelle surtout le visage de ma mère pendant toute cette scène d'adieux; assise dans un fauteuil, à côté de lui, elle avait gardé d'abord son sourire infiniment triste, son expression de confiance résignée, après la prière; mais un changement que je n'avais pas prévu se fit tout à coup dans ses traits; malgré elle, les larmes venaient; et je n'avais jamais vu pleurer ma mère, et cela me fit une peine affreuse.
Pendant les premiers jours qui suivirent, je conservai le sentiment triste du vide qu'il avait laissé; j'allais de temps en temps regarder sa chambre, et quant aux différentes petites choses qu'il m'avait données ou confiées, elles étaient devenues tout à fait sacrées pour moi.
Sur une mappemonde, je m'étais fait expliquer sa traversée qui devait durer environ cinq mois. Quant à son retour, il ne m'apparaissait qu'au fond d'un inimaginable et irréel avenir; et ce qui me gâtait très étrangement cette perspective de le revoir, c'était de me dire que j'aurais douze ou treize ans, que je serais presque un grand garçon quand il reviendrait.
À l'encontre de tous les autres enfants,—de ceux d'aujourd'hui surtout,—si pressés de devenir des espèces de petits hommes, j'avais déjà cette terreur de grandir, qui s'est encore accentuée, un peu plus tard; je le disais même, je l'écrivais, et quand on me demandait pourquoi, je répondais, ne sachant pas démêler cela mieux: «Il me semble que je m'ennuierai tant, quand je serai grand!» Je crois que c'est là un cas extrêmement singulier, unique peut-être, cet effroi de la vie, dès le début: je n'y voyais pas clair sur l'horizon de ma route; je n'arrivais pas à me représenter l'avenir d'une façon quelconque; en avant de moi, rien que du noir impénétrable, un grand rideau de plomb tendu dans des ténèbres...
XXIII
Gâteaux, gâteaux, mes bons gâteaux tout chauds! Cela se chante, sur un air naïvement plaintif,—composé par une vieille marchande qui, pendant les dix ou quinze premières années de ma vie, passa régulièrement sous nos fenêtres, aux veillées d'hiver.
Et quand je pense à ces veillées-là, il y a tout le temps ce petit refrain mélancolique, à la cantonade, dans les coulisses de ma mémoire.
C'est surtout à des souvenirs de dimanches que la chanson des gâteaux tout chauds demeure le plus intimement liée; car, ces soirs-là, n'ayant pas de devoirs à faire, je restais avec mes parents, dans le salon, qui était au rez-de-chaussée, sur la rue, et alors, quand la bonne vieille passait sur le trottoir, au coup de neuf heures, lançant sa chanson sonore dans le silence des nuits de gelée, je me trouvais là tout près pour l'entendre.
Elle annonçait le froid, comme les hirondelles annoncent le printemps; après les fraîcheurs d'automne, la première fois qu'on entendait sa chanson, on disait: «Voici l'hiver qui nous est arrivé.»