Ces Chaumes étaient un bien communal, dépendant d'un village dont on apercevait là-bas l'antique église. N'appartenant donc à personne, ils avaient pu garder intacte leur petite sauvagerie relative. Ils n'étaient qu'une sorte de plateau de pierre d'un seul morceau, légèrement ondulé et couvert d'un tapis de plantes sèches, courtes, odorantes, qui craquaient sous les pas; tout un monde de minuscules papillons, de microscopiques mouches, vivait là, bizarrement coloré, sur des fleurettes rares.

On rencontrait aussi quelquefois des troupeaux de moutons, avec des bergères qui les gardaient, bien plus paysannes, plus noircies au grand air que celles des environs de la ville. Et ces Chaumes mélancoliques, brûlés de soleil, étaient pour moi comme le vestibule de la Limoise; ils en avaient déjà le parfum de serpolet et de marjolaine.

Au bout de cette petite lande apparaissait le hameau du Frelin.—Or, j'aimais ce nom de Frelin, il me semblait dériver de ces gros frelons terribles des bois de la Limoise, qui nichaient dans le cœur de certains chênes et qu'on détruisait au printemps en allumant de grands feux alentour. Trois ou quatre maisonnettes composaient ce hameau. Toutes basses, comme c'est l'usage dans nos pays, elles étaient vieilles, vieilles, grisâtres; des fleurons gothiques, des blasons à moitié effacés surmontaient leurs petites portes rondes. Presque toujours entrevues à la même heure, à la lumière mourante, à la tombée du crépuscule, elles évoquaient dans mon esprit le mystère du temps passé; surtout elles attestaient l'antiquité de ce sol rocheux, très antérieur à nos prairies de la ville qui ont été gagnées sur la mer, et où rien ne remonte beaucoup plus loin que l'époque de Louis XIV.

Après le Frelin, je commençais à regarder en avant de moi dans les sentiers, car en général on ne tardait pas à apercevoir Lucette, venant à notre rencontre, en voiture ou à pied, avec son père ou sa mère. Et dès que je l'avais reconnue, je prenais ma course pour aller l'embrasser.

On franchissait le village, en longeant l'église—une antique petite merveille du xiie siècle, du style roman le plus reculé et le plus rare;—alors, le crépuscule s'éteignant toujours, on voyait surgir devant soi une haute bande noire: les bois de la Limoise, composés surtout de chênes verts, dont le feuillage est si sombre. Puis on s'engageait dans les chemins particuliers du domaine; on passait devant le puits où les bœufs attendaient leur tour pour boire. Et enfin on ouvrait le vieux petit portail; on pénétrait dans la première cour, espèce de préau d'herbe, déjà plongé dans l'ombre tout à fait obscure de ses arbres de cent ans.

L'habitation était entre cette cour et un grand jardin un peu à l'abandon, qui confinait aux bois de chênes. En entrant dans les appartements très anciens, aux murailles peintes à la chaux blanche et aux boiseries d'autrefois, je cherchais d'abord des yeux ma papillonnette, toujours accrochée à la même place, prête pour les chasses du lendemain...

Après dîner, on allait généralement s'asseoir au fond du jardin, sur les bancs d'un berceau adossé aux vieux murs d'enceinte,—adossé à tout l'inconnu de la campagne noire où chantaient les hiboux des bois. Et tandis qu'on était là, dans la belle nuit tiède semée d'étoiles, dans le silence sonore plein de musiques de grillons, tout à coup une cloche commençait à tinter, très loin mais très clair, là-bas dans l'église du village.

Oh! L'Angélus d'Échillais, entendu dans ce jardin, par ces beaux soirs d'autrefois! Oh! le son de cette cloche, un peu fêlée mais argentine encore, comme ces voix très vieilles, qui ont été jolies et qui sont restées douces! Quel charme de passé, de recueillement mélancolique et de paisible mort, ce son-là venait répandre dans l'obscurité limpide de la campagne!... Et la cloche tintait longtemps, inégale dans le lointain, tantôt assourdie, tantôt rapprochée, au gré des souffles tièdes qui remuaient l'air. Je songeais à tous les gens qui devaient l'écouter, dans les fermes isolées; je songeais surtout aux endroits déserts d'alentour, où il n'y avait personne pour l'entendre, et un frisson me venait à l'idée des bois proches voisins, où sans doute les dernières vibrations devaient mourir...

Un conseil municipal, composé d'esprits supérieurs, après avoir affublé le pauvre vieux clocher roman d'une potence avec un drapeau tricolore, a supprimé maintenant cet Angélus. Donc, c'est fini; on n'entendra plus jamais, les soirs d'été, cet appel séculaire...

Aller se coucher ensuite était une chose très égayante, surtout avec la perspective du lendemain jeudi qui prédisposait à s'amuser de tout. J'aurais sans doute eu peur, dans les chambres d'amis qui étaient au rez-de-chaussée de la grande maison solitaire; aussi, jusqu'à ma douzième année m'installait-on en haut, dans l'immense chambre de la mère de Lucette, derrière des paravents qui me faisaient un logis particulier. Dans mon réduit se trouvait une bibliothèque Louis XV, vitrée, remplie de livres de navigation du siècle dernier, de journaux de marine fermés depuis cent ans. Et sur la chaux blanche du mur, il y avait, tous les étés, les mêmes imperceptibles petits papillons, qui entraient dans le jour par les fenêtres ouvertes et qui dormaient là posés, les ailes étendues. Des incidents, qui complétaient la soirée, survenaient toujours au moment où on allait s'endormir: une intempestive chauve-souris qui faisait son entrée, tournoyant comme une folle autour des flambeaux; ou une énorme phalène bourdonnante qu'il fallait chasser avec un aranteloir. Ou bien encore, quelque orage se déchaînait, tourmentant les arbres voisins, qui battaient le mur de leurs branches; rouvrant les vieilles fenêtres qu'on avait fermées, ébranlant tout!