En effet, nous conçûmes ensemble l'idée de monter cela sur un théâtre qui m'appartenait. Cette Peau-d'Âne nous rapprocha beaucoup. Et, peu à peu, ce projet atteignit dans nos têtes des proportions gigantesques; il grandit, grandit pendant des mois et des mois, nous amusant toujours plus, à mesure que nos moyens d'exécution se perfectionnaient. Nous brossions de fantastiques décors; nous habillions, pour les défilés, d'innombrables petites poupées. Vraiment, je serai obligé de reparler plusieurs fois de cette féerie, qui a été une des choses capitales de mon enfance.
Et même après que Jeanne s'en fut lassée, je continuai seul, surenchérissant toujours, me lançant dans des entreprises réellement grandioses, de clairs de lune, d'embrasements, d'orages. Je fis aussi des palais merveilleux, des jardins d'Aladin. Tous les rêves d'habitations enchantées, de luxes étranges que j'ai plus ou moins réalisés plus tard, dans divers coins du monde, ont pris forme, pour la première fois, sur ce théâtre de Peau-d'Âne; au sortir de mon mysticisme des commencements, je pourrais presque dire que toute la chimère de ma vie a été d'abord essayée, mise en action sur cette très petite scène-là. J'avais bien quinze ans, lorsque les derniers décors inachevés s'enfermèrent pour jamais dans les cartons qui leur servent de tranquille sépulture.
Et, puisque j'en suis à anticiper ainsi sur l'avenir, je note ceci, pour terminer: ces dernières années, avec Jeanne devenue une belle dame, nous avons formé vingt fois le projet de rouvrir ensemble les boîtes où dorment nos petites poupées mortes,—mais la vie a présent s'en va si vite que nous n'en avons jamais trouvé le temps, ni ne le trouverons jamais.
Nos enfants, peut-être, plus tard?—ou, qui sait, nos petits-enfants! Un jour futur, quand on ne pensera plus à nous, ces successeurs inconnus, en furetant au fond des plus mystérieux placards, feront l'étonnante découverte de légions de petits personnages, nymphes, fées et génies, qui furent habillés par nos mains...
XXXVII
Il paraît que certains enfants du pays du Centre ont une préoccupation grande de voir la mer. Moi, qui n'étais jamais sorti de nos plaines monotones, je rêvais de voir des montagnes. Je me représentais de mon mieux ce que cela pouvait être; j'en avais vu dans plusieurs tableaux, j'en avais même peint dans des décors de Peau-d'Âne. Ma sœur, pendant un voyage autour du lac de Lucerne, m'en avait envoyé des descriptions, m'en avait écrit de longues lettres, comme on n'en adresse pas d'ordinaire à des enfants de l'âge que j'avais alors. Et mes notions s'étaient complétées de photographies de glaciers, qu'elle m'avait rapportées pour mon stéréoscope. Mais je désirais ardemment voir la réalité de ces choses.
Or, un jour, comme à souhait, une lettre arriva, qui fut tout un événement dans la maison. Elle était d'un cousin germain de mon père, élevé jadis avec lui fraternellement, mais qui, pour je ne sais quelles causes, n'avait plus donné signe de vie depuis trente ans. Quand je vins au monde, on avait déjà complètement cessé de parler de lui dans la famille, aussi ignorais-je son existence. Et c'était lui qui écrivait, demandant que le lien fût renoué; il habitait, disait-il, une petite ville du Midi, perdue dans les montagnes, et il annonçait qu'il avait des fils et une fille, dans les âges de mon frère et de ma sœur. Sa lettre était très affectueuse, et on lui répondit de même, en lui apprenant notre existence à tous les trois.
Puis, la correspondance ayant continué, il fut décidé qu'on m'enverrait passer les vacances chez eux, avec ma sœur qui jouerait là, comme pendant nos voyages dans l'île, son rôle de mère auprès de moi.
Ce Midi, ces montagnes, cet agrandissement subit de mon horizon,—et aussi ces nouveaux cousins tombés du ciel,—tout cela devait l'objet de mes constantes rêveries jusqu'au mois d'août, moment fixé pour notre départ.